QUAND UN OUTIL INSOLITE NOUS CONDUIT AU FAUCHAGE MANUEL

La Petite Gazette du 7 mars 2001

OBJET MYSTERE… OBJET CURIEUX… OBJET INSOLITE

Cette rubrique rencontre toujours un admirable succès auprès de vous toutes et de vous tous et vous mettez toujours votre point d’honneur à identifier tous ces objets curieux dont j’aime à vous soumettre les photographies. En sera-t-il encore de même cette fois-ci avec cet objet dont Mme Léonard, de Comblain-au-Pont, m’a envoyé le cliché ci-après ?

001

 

 

Ma correspondante s’interroge sur cet outil dont elle ignore et l’usage et le nom : « le manche de bois de cet outil mesure un mètre de long, 1,5 cm d’épaisseur et 3 cm de largeur avant de s’élargir à son extrémité et de se terminer en pointe de flèche ; l’outil de fer à l’autre extrémité a une longueur de 25 cm. Est-ce que l’encoche présente dans le manche, au vu de son étroitesse, n’était pas destinée à une main féminine ? » Comme d’habitude, vous savez que tout ce que vous savez à propos de cet outil nous intéresse ; j’espère que vous aurez la gentillesse de nous écrire à son propos et je vous en remercie d’ores et déjà.

 

La Petite Gazette du 21 mars 2001

OBJET CURIEUX… OBJET INSOLITE… OBJET MYSTERE…

Il y a peu, vous avez découvert ce dessin représentant un objet qui constituait un mystère pour Madame Léonard, de Comblain-au-Pont. Vous êtes vraiment formidables car, déjà nous savons de quoi il s’agit.

Grâce à des courriers de Messieurs Mieler, de Comblain-au-Pont, et de Monsieur Marcel Kelmer, de Marche-en-Famenne, cet objet est déjà identifié : il s’agit d’un instrument utilisé par les faucheurs du temps passé. La semaine prochaine, je vous donnerai tous les détails recueillis et vous proposerai plusieurs dessins les illustrant. A suivre donc…

La Petite Gazette du 28 mars 2003

OBJET CURIEUX… OBJET INSOLITE … OBJET MYSTERE…

Monsieur Stéphane Mieler, de Mont Comblain, me dit que, s’il ne connaît pas le nom de cet objet, il en connaît fort bien l’usage.

« Avant les années 1950, on utilisait encore, principalement dans les Flandres, la « squèye », petite faux que l’on tenait d’une main pour couper les céréales (froment, avoine, orge) au temps de la moisson.

002

L’encoche, dans l’outil dont le dessin était proposé, servait à y introduire la lame de la « squèye » pour la transporter durant les déplacements d’un champ à l’autre, en tenant la pointe du « crochet », le tout posé sur l’épaule. Lors du retour à la ferme, un emballage s’imposait (un vieux sac, par exemple, noué sur le manche du crochet).

Ce petit croquis permet de mieux comprendre comment on pratiquait alors.

003

 

 

 

L’avantage de cette façon de faucher résidait dans le fait que le faucheur faisait les gerbes d’une main et fauchait de l’autre. Il convenait d’encore faire le lien par la suite. En Wallonie, à l’époque, le faucheur fauchait des deux mains et ne faisait pas de gerbes. Le « tchè », sorte de grand peigne, assurait le ramassage après la coupe. »

Monsieur Marcel Kelmer, de Marche-en-Famenne, a fouillé le dictionnaire liégeois de Jean Haust et en a extrait les informations suivantes :

« En certains endroits du Nord et du Nord Ouest de Liège, on fauche les céréales au moyen de la sape ou faux flamande appelée « fâcèye » (Argenteau, Glons) « skèye » (Vottem, Hognoul, Bergilers). La main droite du faucheur tient le « pâmè » (manche de la sape) ; la main gauche manie un crochet appelé « croc’ » (Argenteau), « crokmin » (Jupille), « graw’tê » (Glons). »

Mon correspondant poursuit notre information en nous disant que « un monsieur, âgé de plus de 80 ans, m’a signalé que le trou dans le manche servait à y passer la lame de la faucille pour rendre plus aisé le transport des outils. Ce vieux monsieur a encore vu employer ces ustensiles agricoles. Son frère dispose toujours de cet outil qu’il garde en souvenir. »

Un immense merci à Messieurs Mieler et Kelmer pour leurs précieuses, et précises, informations ! J’imagine que Mme Léonard doit être bien contente de tout savoir, aujourd’hui, sur cet objet qui l’intriguait.

La Petite Gazette du 4 avril 2001

ENCORE A PROPOS DE CET OBJET MYSTERIEUX

D’autres informations me sont venues à propos de cet objet et, vous allez le constater, toutes confirment ce qui en a été dit :

Je remercie M. F. Moreau, de Neupré, qui, comme M. Kelmer, a eu l’excellente idée de consulter le dictionnaire de J. Haust.

Monsieur R. L., de Tinlot, signale que cet objet s’appelle un « pic ». « jadis, les moissonneurs s’en servaient avec une sape (petite faux à manche court). Le pic attirait le grain fauché par la sape pour en faire une gerbe. Dans le manche du pic, la petite encoche sert seulement pour pousser la lame de la sape pour un transport plus aisé des deux outils. »

Monsieur Georges Pineur, de Bois Borsu, nous dit que cet objet est  appelé « pick » et qu’il servait lors du fauchage des blés. « je m’en suis servi pendant la guerre de 1940. De la main gauche, armé de ce crochet, on rassemblait une bonne poignée de blé et de la main droite, avec une petite faux montée en forme de S, d’un coup sec, on tranchait le blé. On renouvelait cette opération cinq ou six fois jusqu’à en avoir assez pour former une gerbe. On fauchait pour tracer un passage à la lisière du champ à moissonner pour y passer avec la moissonneuse-lieuse tractée par deux ou trois chevaux. Ce travail était surtout assumé par Flamands, qui venaient faire les moissons en Wallonie. Quant à l’encoche qui intrigue Mme Léonard, elle servait tout simplement à loger la lame de la faux pour le transport de l’outil. »

Monsieur Marcel Peters, de Gouvy, confirme également qu’il s’agit bien d’un outil destiné à ramasser le blé, l’orge, le froment, l’avoine… en vue d’en faire des gerbes. « Le gerbeur porte cet outil à la ceinture au moyen de la fente allongée et ce avec le crochet en fer tourné vers le bas. Il ramasse les céréales, les redresse en bottes contre son corps et les ligature en gerbes . L’outil reste toujours attaché à la ceinture. La mesure de la longueur de cet outil est variable ; elle est fixée en fonction de la taille de celui qui l’utilise. Parfois, elle ne dépasse pas 85 cm. pour permettre aux enfants de faire le travail. On en trouve encore régulièrement dans les vieilles fermes de notre région. »

La Petite Gazette du 23 avril 2001

OBJET CURIEUX… OBJET INSOLITE… OBJET MYSTERE

Dans le prolongement de tout ce que nous avons déjà publié au sujet de cet objet curieux que nous avait soumis Madame Léonard, de Comblain-au-Pont, j’aime à signaler que les membres du Cercle d’Histoire et Musée de Marchin-Vyle se penchent sur le contenu de La Petite Gazette lors de leur réunion mensuelle. C’est ainsi que M. Léon Colson, de Huccorgne, m’a fait parvenir un intéressant courrier dont il a puisé la substance dans le dictionnaire liégeois de Jean Haust.  Ces informations nous étant déjà parvenues par ailleurs, nous ne les republierons pas, mais nous ouvrirons néanmoins nos colonnes à la reproduction qu’il a faite de l’illustration présente dans cet extraordinaire ouvrage de référence.

004

Monsieur René Toussaint, de Harzé, revient quant à lui sur des propos tenus à propos de cet outil. « S’il est possible que le graw’tê ait été utilisé dans les Flandres avant 1950, je me souviens très bien m’en être servi, quand j’avais 13 ans, en 1943, à la ferme des Floxhes, à Anthisnes. C’est en recourant à ces outils que l’on fauchait autour des champs de froment, d’avoine ou d’orge pour ménager le passage nécessaire aux trois chevaux tractant la faucheuse lieuse. »

Monsieur Georges Riollay, de Neupré, apporte un éclairage nouveau au sujet de cet objet : « En Gascogne, les ouvriers gemmeurs (résiniers) se servaient et se servent encore de ce genre d’outil appelé « crampon » pour récolter la résine des pins. Je suppose, poursuit mon correspondant, qu’en Ardenne il en était de même. Le travail des gemmeurs consistait à enlever une petite partie d’écorce et, avec la pointe de cet outil, faire une entaille dans l’arbre. Ensuite, ils plaçaient, en dessous, un récipient dénommé « crot » afin d’y recevoir la résine ou gemme. Ce métier de gemmeur est appelé à disparaître car la production industrielle supplante cette manière de procéder. »

Merci à tous pour ces témoignages et ces informations.

La Petite Gazette du 27 juin 2001

REVENONS UN MOMENT SUR L’USAGE DU GRÂV’TÈ

La Petite Gazette  a publié de nombreuses réactions déjà à propos de cet objet dont Mme Léonard, de Comblain-au-Pont, nous avait proposé le dessin, mais il nous a semblé intéressant d’y revenir à nouveau.

Monsieur Léon Mathot, de Haillot, m’avait écrit au sujet de ce grâv’tè et son témoignage apporte quelques précisions au sujet de cet outil :

« Ce type de faux a été utilisé pour la première fois dans ma région (Andenne) dans les années 1942 – 1943, au grand étonnement des agriculteurs du coin. C’est effectivement un agriculteur flamand (il venait de faire l’acquisition d’une ferme dans le village) qui l’utilisait et la maniait avec beaucoup d’adresse. Ce qui était important, c’était l’usage simultané du bâton muni d’un crochet (grâv’tè sur le croquis paru le 27 avril). En effet, le faucheur retenait le blé coupé dans le crochet et déposait ainsi de petites gerbes sur le sol au fur et à mesure de sa progression.

Je n’ai jamais vu, poursuit M. Mathot, un seul agriculteur du coin se servir de cet engin. A noter que la position de travail, très courbée, était fatigante ; ce type de faux ne devait convenir qu’aux personnes de petite taille !

Enfin, conclut mon correspondant, je reste perplexe à propos de l’information communiquée par M. Riollay. Je ne vois pas comment la « facèye » puisse servir à faire des entailles dans les troncs d’arbre ; la lame ne pourrait résister longtemps à ce genre d’usage. Je me demande s’il n’y a pas confusion avec une sorte de courbet à manche long dont se servaient les forestiers pour élaguer les arbres ou pour dégager les jeunes plants qui grandissent au milieu des buissons. Ce type de courbet peut effectivement servir à faire des entailles dans les troncs. »

Merci pour toutes ces précisions.

La Petite Gazette du 23 janvier 2002

AU TEMPS DU FAUCHAGE MANUEL

Madame Henard-Cornet, de Hives, a eu l’excellente idée de m’écrire pour me confier les souvenirs qu’elle conserve du temps où son papa fauchait à la main.

« Si mes souvenirs sont bons, mon père fit ses derniers fauchages manuels dans les années 1924-1925. Il partait de grand matin, au premier chant des oiseaux, avec sa grande faux sans oublier le coffin, « li coirny » attaché derrière le dos et dans lequel pn mettait la pierre à faux, trempée dans de l’eau vinaigrée et qui servait des dizaines e fois à aiguiser la lame de sa petite chansonnette.

Le lendemain, munis de fourches, on allait « disonner », éparpiller l’herbe et la retourner deux ou trois jours après, pour enfin en faire de gros melons, que l’on retournait le jour du charriage pour reprendre l’humidité pompée dans le sol.

Alors on arrivait avec le gros lourd chariot tiré par les deux chevaux de trait avec les grosses roues en bois ferrées par de beaux bandages forgés par notre bon maréchal ferrant. On ne devait pas oublier la perche et les deux fourches, surtout la grande qui servait à soulever les dernières « croyées ».

Il restait alors deux opérations : le peignage, en prenant le petit râteau en bois afin de faire descendre le foin qui aurait pu se perdre sur le chemin du retour. Il fallait alors soulever la perche attachée devant par une grand chaîne et également à l’arrière car celle-ci rattachée au « tir dial » qui, maille par maille, pressait fortement le foin. Il arrivait, mais très rarement, dans les terrains fort accidentés, que le foin « vêle » et il fallait recommencer tout le travail.

Pour nous, les enfants, la fenaison n’était pas terminée. En hiver, défense de monter sur les tas, mais nous devions tirer le foin mèche par mèche à l’aide d’un gros crochet en fer, dont je possède toujours un spécimen, afin de rationner le bétail jusqu’au printemps. »

Un grand merci pour ces souvenirs qui, on le ressent très fort, vivent toujours intensément dans la mémoire de ma correspondante.

La Petite Gazette du 28 août 2013

EN HAUTE ARDENNE, ON FAUCHAIT BIEN PLUS TARD…

Comme toujours quand il s’agit d’évoquer la Haute-Ardenne, c’est vers notre envoyé spécial dans le passé des hauts plateaux, M. Joseph Gavroye, que nous nous tournons :

« En juin, on fauche dans le bon pays. En Haute Ardenne, région pauvre et froide, c’était fin juin ou début juillet. A l’époque et cela se passait encore entre les deux guerres, de nombreux paysans ardennais partaient faucher dans le pays de Herve, région herbagère par excellence, avec une croissance de l’herbe bien plus hâtive. Ils y allaient, munis de leur faux, par groupes rassemblant le père et les fils, au moyen du train et du tram et arrivaient sur les lieux où ils étaient attendus d’année en année. Les coupes terminées, ils regagnaient le haut pays pour y entreprendre ensuite la même besogne.

Mon père, né en 1876, était lui aussi un maniaque de la faux. Comme le racontait si bien Monsieur Bolland, dans son évocation du mois de juin, mon père, levé très tôt le matin et assis sur un sac de jute devant l’enclumette, battait sa faux. Cela se passait dans les environs immédiats de la ferme et tant pis pour les lève-tard, dérangés par les coups répétés du marteau sur la lame d’acier. Ce travail terminé et sans trop s’attarder à table, à l’aube naissante, il se dirigeait vers le pré à faucher. Mon père avait comme habitude de s’équiper d’un parapluie qu’il rangeait à côté de la faux sur une épaule. Certains le raillaient lui reprochant, qu’équipé de la sorte, il allait faire pleuvoir. Il répondait avec humour que, lorsqu’il avait son parapluie, il ne pleuvait jamais… c’était son sentiment.

Une petite anecdote personnelle me revient à l’esprit. Papa et moi avions 53 ans de différence d’âge ; un jour qu’il était équipé de sa faux, je l’accompagnais avec le cheval tirant la faucheuse mécanique. Comme nous arrivions en face du pré à faucher, Papa constata qu’il s’agissait d’un pré d’une contenance d’environ 50 ares d’un jeune trèfle bien droit sur pied. Dans son orgueil du travail bien fait, il me donna l’ordre de déposer la machine à l’ombre d’un chêne et de détacher le cheval avant de rentrer à la ferme. A mon âge, j’avais alors 16 ou 17 ans, une autre génération donc, la chose me choqua mais je m’exécutai sans pouvoir émettre de commentaires, la décision venant du paternel !

Tout l’après-midi, le père Gavroye, faucheur émérite, s’adonna à faucher un chemin tout autour du terrain afin d’éviter que le cheval ne piétine ce magnifique trèfle. C’était un peu exagéré, mais il avait la fierté du travail bien fait, ce qui prévalait à l’époque.

Actuellement cette façon de faire est dépassée. Tout est fait à la grande échelle. Une partie du foin est abandonnée à la nature. Des machines de plus en plus sophistiquées sont utilisées, le temps presse ainsi que la rentabilité. La faux à main est rangée aux oubliettes ou déposée dans un musée. Finis les battements et l’aiguisage de la lame en acier pourtant si appréciés des anciens. »

BERGERS ET BERGERES DE NOS CONTREES

Petite remarque préliminaire : Les illustrations de ce chapitre sont loin d’être d’une qualité irréprochable, c’est parce qu’elle date d’une époque où mes chroniques étaient transmises au journal sans le support technique du numérique. La plupart des illustrations que me fournissaient les correspondants de la Petite Gazette étaient alors de simples photocopies. Il me semblait utile de le rappeler.

La Petite Gazette du 26 juillet 2000

A LA RENCONTRE DU BERGER DE PETIT-BOMAL

Madame Christine Gillet, de Jemelle, ne reçoit pas Les Annonces, car elle habite en dehors du triple secteur de distribution ; cela ne l’empêche cependant pas d’en être une lectrice assidue et attentive grâce à une de ses amies de Chéoux, qui lui envoie régulièrement ses journaux. Mme Gillet est née, en 1922, à Bomal, elle a quitté le village dix ans plus tard, mais en emportant avec de merveilleux souvenirs d’enfance. Elle se souvient notamment d’un personnage qui, il y a quelques années, tint la vedette de La petite Gazette : le berger de Petit-Bomal.

« Nous allions, de temps en temps, nous promener à la ferme ; il y avait une dame qui s’appelait Rachelle. Ce que nous adorions voir par dessus tout, c’étaient les moutons, quand ils rentraient de Saint-Rahy. Nous attendions pour les regarder rentrer. Le berger dormait alors dans la bergerie ; j’ai encore son image devant les yeux. Il est là devant moi avec sa houppelande… »

J’imagine que ma correspondante n’est pas la seule, parmi les lecteurs et les lectrices de La Petite Gazette, a avoir conservé des souvenirs, peut-être même aussi des photos, des derniers bergers de nos régions. Comme nous l’avons fait avec d’autres professions disparues ou menacées, j’aimerais beaucoup que cette rubrique s’ouvre aux souvenirs relatifs aux bergers de nos régions, aux craintes que leurs connaissances faisaient naître, à leur vie, aux horaires auxquels ils étaient soumis…J’espère surtout en recevoir des photographies, que ce soient celles de ces vieux bergers du début du siècle ou celles de ces nombreux enfants qui, il n’y a pas si longtemps, ont surveillé ou gardé les petits troupeaux des grandes fermes de chez nous. Qui sera le premier a faire revivre cette profession si importante hier encore.

La Petite Gazette du 13 septembre 2000

LES BERGERS DE NOS BELLES CONTREES

Les hasards du contenu de vos correspondances m’ont mis sur la piste des bergers et des bergères qui, jadis, faisaient paître petits et grands troupeaux le long de nos chemins, dans les bois ou sur les terrains communaux. Comme vous êtes réellement formidables, il m’a suffit d’en parler une seule fois pour recevoir vos premiers commentaires et, surtout, vos premiers documents.

Ainsi, j’ai l’immense plaisir de vous proposer une première photographie illustrant cette nouvelle rubrique ; elle provient des collections de Monsieur Freddy Lemaire, d’Aywaille.

001

« Ce berger a été photographié, pour les éditions LUMA, d’Aywaille, avant 1940, dans la région de Harre-Burnontige. »  Mais nous ne savons rien de l’identité de ce berger qui fait paître son maigre troupeau ; était-il vraiment berger ou l’a-t-il été le temps de prendre cette photo dont la légende nous dit qu’il s’agit de Bellem ? Grâce à vous, nous en saurons certainement davantage très bientôt. Dans nos prochaines éditions, nous retrouverons d’autres bergers et bergères de nos contrées, mais je vous engage à m’envoyer photos, documents et souvenirs que vous avez conservés de ces étonnants personnages d’hier.

La Petite Gazette du 20 septembre 2000

LES BERGERES ET LES BERGERS DE NOS REGIONS

Il n’y a pas que l’illustre Bellem qui garda les moutons de nos vallées et de nos plateaux…

Monsieur Louis Vieuxtemps, collaborateur régulier du journal Les Annonces, m’a confié cette jolie photographie d’une bergère, encore active avant la dernière guerre mondiale, Léocadie Hanozet

002

Mon correspondant apporte quelques renseignements intéressants sur ce personnage : « La famille Hanozet s’installe sur la ferme de Petit-Bomal en mai 1909 et y restera jusqu’en 1946. 14 enfants sont nés dans cette famille dont Jean-Baptiste Hanozet, (11 mars 1873 – 11 janvier 1963), l’aîné des quatre garçons qui sera le dernier berger de Saint-Rahy, pâturages dominant la ferme en direction d’Izier.

Léocadie Hanozet, (21 juillet 1867- décédée fin 1944) était une des dix filles de la famille. A l’occasion, elle relayait Jean-Baptiste, mais tout porte à croire qu’elle fut bergère avant lui et, de ce fait, fut l’avant-dernière bergère de Saint-Rahy. »

Vous aussi, certainement, vous avez des souvenirs de ces bergers d’hier, du mystère qui entourait leurs connaissances, de leurs pouvoirs supposés… Nous en parlerez-vous ? J’attends avec beaucoup d’impatience tout ce que vous pourrez nous dire à ce propos.

La Petite Gazette du 27 septembre 2000

LES BERGERES ET LES BERGERS DE NOS REGIONS

C’est encore à Monsieur Louis Vieuxtemps que nous devons ces deux très jolies photographies du dernier berger de Saint-Rahy, pâturages relevant de l’ancienne seigneurie de Petit-Bomal, à quelques centaines de mètres d’où se construit votre hebdomadaire préféré ! On y voit Jean-Baptiste Hanozet, le frère de Léocadie dont vous avez fait la connaissance la semaine dernière.

003« Sur ce cliché, nous dit M. Vieuxtemps, Jean-Baptiste Hanozet est âgé de près de 70 ans (nous sommes en 1942), on le voit quittant la magnifique ferme de Petit-Bomal pour se rendre vers le mont Saint-Rahy, comme il le fit durant 37 ans.

 

004

Cette autre photographie date de la même époque, elle aurait été prise quelques semaines après la précédente, nous précise notre correspondant. Il semble bien que c’est alors le printemps, les fleurs éclairent les pâturages de leurs jolies couleurs et le berger est là, pensif mais attentif, son chien à ses pieds et sa canne à la main. »

Si vous avez connu ce berger ou si vous en avez connu d’autres, ce serait particulièrement intéressant que vous nous confiez vos souvenirs, vos anecdotes, vos documents pour faire revivre cette vieille profession de nos régions.

La Petite Gazette du 18 octobre 2000

LES BERGERS ET LES BERGERES DE NOS REGIONS

Grâce à la précieuse collaboration de plusieurs collectionneurs de vues anciennes de nos contrées, j’ai eu l’immense plaisir de vous présenter plusieurs clichés de bergers ou de bergères de nos régions ; et les photographies parues ont suscité, à leur tour, d’intéressantes réactions.

Aujourd’hui, c’est Monsieur Freddy Rixhon, de Ferrières, qui nous apporte de précieux renseignements relatifs au berger présent sur la carte postale que nous avait confiée M. Freddy Lemaire, d’Aywaille. (Voir l’article du 13 septembre 2000)

« Le berger présent sur cette photographie n’est autre que Monsieur François Mahieu, de Burnontige, mieux connu encore sous le nom de « François d’al Creû » explique mon correspondant. Voici ce que dit de lui Maurice Capitaine dans Temps et cendres de mes jeunes années, le numéro 11 de la très belle collection « Au rythme de Ferrières »

 « François Mahieu, habitant le lieu-dit Al Creû, sur le chemin de Saint-Antoine. Une grave maladie, le typhus, contractée dans son jeune âge, avait laissé quelques séquelles dans son comportement. Oh rien de bien grave ! C’est ainsi qu’il avait vingt, parfois trente, chèvres auxquelles il s’adressait sur un ton doctrinal châtié. Les chèvres qui ne comprenaient évidemment rien à cet éloquent laïus avaient pris l’habitude de s’assembler autour de lui, paraissant  prêter une oreille attentive à ses propos. Les enfants qui passaient par-là pour se rendre au catéchisme en avaient fait un sujet de curiosité. Ils s’arrêtaient pour voir et entendre notre ami pérorer, parfois pour s’en moquer, mais fort rarement, car François était un homme doux, gentil, malin qui n’aurait pas fait de tort à une mouche. »

Monsieur Rixhon, en collectionneur averti qu’il est, me signale qu’il existe au moins quatre autres cartes postales, d’autant d’éditeurs différents, immortalisant ce berger ! Je le remercie chaleureusement pour toutes ses informations.

Une personne de Werbomont, qui a très bien connu Jean-Baptiste Hanozet, le dernier berger de Petit-Bomal, a eu l’extrême gentillesse de nous contacter pour nous narrer quelques souvenirs :

« Je veux bien croire que j’ai bien connu ce berger, me dit-elle, car c’est mon mari, malheureusement décédé aujourd’hui, qui, au moment de l’Offensive, lui a racheté son troupeau. La famille Hanozet se préparait à quitter la ferme de Petit-Bomal et Jean-Baptiste proposa à mon époux de reprendre le troupeau. Mon mari a toujours élevé des moutons, il le faisait pour la viande, pour l’élevage… Il fut d’ailleurs le premier à avoir fait venir des moutons d’Angleterre ! Mon époux et le berger se connaissaient évidemment et, pendant les années de guerre, ils s’étaient notamment aidés pour répondre aux réquisitions allemandes. Quand mon mari a accepté la proposition du berger de reprendre ses bêtes, s’est posée la question du transport de celles-ci. Comment les moutons allaient-ils aller de Petit-Bomal à Bois Saint-Jean ? En marchant, tout simplement ! Jean-Baptiste Hanozet souhaita que ce soit mon mari qui l’accompagne pour cette longue promenade et c’est ce qui se fit. Quand les bêtes furent arrivées sur place, j’ai vu le vieux berger pleurer de joie ; il se disait très heureux de constater que ses moutons seraient mieux encore.

Au sujet du berger de Petit-Bomal, je me rappelle une anecdote qu’il racontait. Souvent, nous disait-il, il lui arrivait de se disputer avec son frère, mais toujours pour la même raison : la nuit, Jean-Baptiste se relevait pour aller chiper le bon foin que son frère gardait pour ses chevaux ! »

Un immense merci à cette lectrice qui nous a réservé ces quelques souvenirs de première main.

La Petite Gazette du 31 octobre 2000

LES BERGERS ET LES BERGERES DE NOS REGIONS

C’est toujours avec beaucoup d’impatience que j’attends que vous me confiez vos souvenirs des rencontres que vous avez sans doute faites avec ces étonnants personnes de nos régions. En effet, les bergers et les bergères ont toujours bénéficié d’une aura de mystère auprès de toutes les personnes qui ne possédaient pas leurs connaissances des choses de la nature. En espérant que vous aurez la gentillesse de nous parler de ces personnages extraordinaires, je ne résiste pas au plaisir de vous présenter deux nouvelles cartes postales anciennes ayant pour sujet principal le berger de Burnontige, François Mahieu.

Monsieur F. Rixhon, de Ferrières, qui avait reconnu ce berger sur une photo prêtée par Monsieur Lemaire, d’Aywaille, m’a remis quatre cartes postales différentes présentant ce berger ; vous en découvrirez deux aujourd’hui.

005

 Carte postale des éditions Goblet, Source de Harre à Burnontige portant en légende « Harre : un berger ardennais dans les environs de la Source de Harre » avec, en plus, la mention « Touristes, visitez la Source de Harre »

 006

 carte postale des éditions Léon Vanderhoven, à Liège, portant en légende : « Burnontige – Le chèvrier. Un coin pittoresque de nos environs » Avec, en plus, la mention : « Pension de Famille Gaiemet-Mignolet Burnontige – Werbomont. Téléphone : 70 Werbomont »

 

La Petite Gazette du 8 novembre 2000

LES BERGERS ET LES BERGERES, DES PERSONNAGES ETONNANTS …

Toujours avec le seul désir de vous voir me communiquer les souvenirs que vous avez conservés de vos rencontres avec ces personnages étonnants qu’étaient les bergers et les bergères de nos contrées, j’ai l’immense plaisir de vous faire découvrir les deux dernières cartes postales représentant le berger de Burnontige que m’a, si gentiment, prêtées Monsieur Rixhon, de Ferrières.

007

 Carte postale éditée par Photo Gonay, Moulin Harre

008

Editeur Hôtel Colin

Mon correspondant a indiqué que cette vue daterait de 1935

Si vous possédez, vous aussi, des photos de bergers ou de bergères de nos villages ; pensez que nombreux sont les lecteurs et les lectrices qui prendraient plaisir à les découvrir. Vos souvenirs sont, bien entendu, les bienvenus. Merci d’avance.

La Petite Gazette du 15 novembre 2000

LES BERGERS ET LES BERGERES DE NOS REGIONS

Monsieur J. Paquay, de Nadrin, nous a déjà fait le plaisir de partager avec nous les jolies photographie de sa collection ; aujourd’hui, il nous propose cette jolie carte postale du château Saint-Jean, aux environs de la Baraque Fraiture, plus précisément à Samrée.

009

« Cette carte postale a été postée le 22 juin 1913, me précise M. Paquay. Cette photographie nous fait découvrir un berger bien habillé, gardant son troupeau près de la façade arrière de l’imposant château de « Bois Saint-Jean ». Il est aidé dans sa tâche par un garçon et deux chiens.

Le recto de la carte atteste du reçu par un certain Victor Vincent, à Bihain, de la somme de deux cent treize francs et cinquante centimes, à l’adresse de François Chabat, négociant en laines à Comblain-la-Tour.  Qui était le dénommé Victor Vincent ? Etait-il le propriétaire des moutons ou le régisseur du château ?

En ce qui concerne le château construit au XIXème siècle par le Comte de Limburg Stirum, il avait alors, avec son impression donjon et sa tour ronde, des allures de petite forteresse. Ayant été réquisitionné par les Allemands pour y établir le quartier-général de Von Manteuffel à la fin de la guerre, il fut bombardé et incendié par les Alliés, fin 1944. Reconstruit après la guerre, il a perdu les allures médiévales de son caractère d’antan. »

Merci pour toutes ces informations ; j’espère que l’un ou l’autre lecteur pourra répondre à votre question relative à Monsieur Victor Vincent.  Votre question j’ajoute la mienne, qui nous parlera de ce négociant en laines de Comblain-la-Tour ? J’imagine que parmi les lecteurs de l’excellente revue « Les Echos de Comblain », il s’en trouvera un qui possède des renseignements à propos de ce négociant ; peut-être nous fera-t-il le plaisir de les partager avec nous ?

Monsieur Freddy Rixhon, grâce à qui nous avons pu faire la connaissance du berger de Burnontige,  m’a écrit à nouveau pour me demander de rectifier le nom de ce berger : « depuis toujours, j’ai entendu les gens du cru parler de F. Mathieu, pour désigner ce berger ardennais ; le livre de M. Capitaine, qui est une référence pour moi, m’a conduit à corriger le Mathieu en Mahieu :  ce fut une erreur. Ce Mathieu, source confirmée par une nonagénaire, en pleine forme, de Burnontige, a eu une fille mariée à un Mahieu, d’où probablement la confusion. »

Merci à M. Rixhon pour son souci du détail et de la précision.

La Petite Gazette du 20 décembre 2000

BERGERS ET BERGERES DE NOS REGIONS

La photo parue, il y a un mois, dans La Petite Gazette et nous présentant le berger du château de Bois St-Jean, a fait réagir un lecteur heureux cette photo et tout aussi heureux de partager ses souvenirs avec nous

« Le berger Victor Vincent, que l’on voit sur cette photo, était le cousin germain de mon père, Camille Vincent. Il exploitait, en tant que locataire et avec ses parents, ses frères et ses sœurs, la ferme du Bois St-Jean, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Son père, Lambert Vincent, était le frère jumeau de mon grand-père paternel ; il est décédé au Bois St-Jean et repose au cimetière de Bérismenil. Mon père parlait assez souvent de ses cousins et cousines du Bois St-Jean et, particulièrement, de Victor qui s’occupait d’un grand troupeau de moutons, dont ils étaient les propriétaires. »

Merci M. Vincent d’avoir, pour La Petite Gazette, ressuscité les souvenirs de votre papa.

La Petite Gazette du 10 janvier 2001

LES BERGERS ET LES BERGERES DE NOS REGIONS

Après la parution de la jolie photographie et des informations relatives au berger du domaine de Bois Saint-Jean, M. J. Paquay, de Nadrin, a glané de nouvelles informations qu’il a tenu à partager avec nous.

Madame J. Renard-Cornet, de Hives, dont le papa était garde-chasse à Saint-Jean, a bien connu Victor Vincent. « Il était fermier au domaine de Bois Saint-Jean ; je me souviens bien qu’il faisait aussi, à la demande, le tour des fermes des villages voisins pour châtrer les jeunes taureaux et en faire des bœufs destinés à l’engraissement. »

010 Carte-vue montrant la façade avant du château, avant 1903 (carte-vue extraite des collections de M. J. Paquay)

 

 

 

Madame P. Petit-Rappe lui a également confirmé que Victor Vincent était bien le fermier de Saint-Jean : « je l’ai d’autant bien connu qu’il était un frère de ma maman ; il était aussi marchand de bestiaux. A cette époque, le troupeau de moutons se composait d’un millier de têtes appartenant au fermier. Ceci explique le reçu attestant une transaction personnelle de V. Vincent, pour une fourniture de laine à M. Chabat. La production herbeuse sur ce plateau froid, sur des terres acides, dans un îlot agricole souvent noyé dans le brouillard et entouré de grandes forêts, était très aléatoire. De plus, les moutons devaient chaque jour partager leur herbage avec le gibier : cervidés et surtout sangliers laboureurs. La concurrence était très vive. C’est d’ailleurs cette raison qui motiva V . Vincent à quitter le domaine dans les années 20 – 25 pour émigrer à Ortho, puis à aller finir ses jours à Bastogne. Il fut remplacé à Saint-Jean par la famille Désert, qui continua l’exploitation ovine jusque dans les années 70. Le troupeau de moutons d’Alphonse Désert se composait lui aussi d’un millier de têtes. »

Monsieur Louis de Fisenne, de Fisenne, a également réagi suite à la parution de la photo du berger de Bois Saint-Jean : « Dans mon jeune âge, j’allais passer une partie de mes vacances au château de Bois Saint-Jean. J’y ai dès lors connu, bien qu’il soit déjà très âgé, l’ancien propriétaire, le Comte de Limburg, qui n’avait pas d’enfant. Je connaissais bien son fils adoptif, Charles, avec qui j’entretenais d’excellentes relations. Je possède la même carte postale que celle publiée dans La Petite Gazette et je puis vous affirmer que le berger avec ses moutons est bien le propriétaire du troupeau et non le régisseur du château. Le gamin qui l’accompagne est son neveu, Léon Dumont, mon cousin. En effet, la maman de Léon et la mienne étaient les sœurs de Victor, qui, avec  sa maman, et d’autres sœurs et  frères, occupait les bâtiments de la ferme. Je suis né en 1911 et je me souviens  très bien que nous allions, à Pâques, récolter les œufs que les cloches avaient déposés dans le parc du château. C’était encore la bonne époque. Je suis déjà retourné souvent à Bois Saint-Jean pour revivre un peu de ma jeunesse. »

011Photo de la cour de la ferme de Bois Saint-Jean dans les années 1920. A l’arrière-plan : le château (document extrait des collections de M. J. Paquay)

Monsieur Paquay a également conservé des souvenirs du début de sa carrière de garde forestier quand, plus d’une fois, il a retrouvé des animaux égarés, ou en fugue, dans les bois communaux de Samrée, dont j’ai la garde et qui jouxtent le domaine de Saint-Jean Les moutons quitteront définitivement Saint-Jean après la retraite de M. A. Désert. Après un intermède de bétail indigène, ils sont remplacés, depuis quelques années, par des animaux plus imposants, venant d’outre-Atlantique : des bisons canadiens. Nos cervidés et autres sangliers ardennais ne font plus le poids face à ces mastodontes américains : la concurrence est devenue déloyale, ils doivent désormais s’alimenter en forêt uniquement. »

Un immense merci

La Petite Gazette du 27 novembre 2013

LES MOUTONS ET LES BERGERS DE LA COMMUNE DE FERRIERES

Monsieur René Gabriel, de Roanne-Coo, a entrepris une intéressante recherche sur les troupeaux et les bergers de Ferrières au début du XIXe siècle. Il nous en livre le résultat :

« Nous  avons  remarqué  que  le  relevé géographique  de  Philippe Vandermaelen établi  en  1831 précisait  que  la  commune  de  Ferrières  comptait autrefois  8  troupeaux  de  moutons. Les  relevés  de  population  de  la  commune  ont  commencé  à  être  tenus  à  partir  de  1846. Nous  devrions  donc  y  retrouver  la  trace  de  plusieurs  de  ces  bergers. Le  résultat  de  cette  recherche  donne :

Stiennon Gilles, 67  ans, né  à  Esneux,  il  habite  Lognoul.

Dubois  Lambert, 32  ans, né à Hamoir.

Dengis  Julien, né  à  Villers  Ste-Gertrude  le  15  mars  1830.

Maréchal Gilles, né  à  Louveigné  le  13 mars 1802.

Maon Gérard, né 15  janvier 1792, il  habite  le  Thier  de  Ferrières.

Bodson Gilles, né  à  Bra, 23 ans, il  habite  St-Roch.

Abraham Servais, 47 ans, né  à  My, il  habite  Rouge Minière.

Gosset  Théodore Joseph, berger  né  à  Heid  le  9 octobre  1825.

Le  relevé  suivant, celui  de  1866, en  cite  encore :

Maréchal Gilles  Joseph, né  à  Louveigné  le  13  mars 1802, il  meurt  le  27  avril 1868. Berger  à  Thiers, maison nr 4.

Maon Gérard, né  à  Ferrières  le  15 janvier 1792, il  meurt  le  6  juin 1869, il  habitait  à  Thiers.

Dangis  Julien, né  à  Ferrières  le  3  septembre 1808, berger  à  Burnontige.

Ajoutons  qu’un  dénombrement  établi  en  1822  dans  la  commune  mentionnait :

165 vaches  et  395 moutons  à  Burnontige, 44 chefs  de  famille.

143 vaches  et   32 moutons  à  Houpet  et  Malacord, 47 cf.

109 vaches et  227 moutons  à  Ferrières  et  Lognoul, 43 cf.

69 vaches  et  62 moutons  à  Rouge Minière, 29 cf.

Soit un total : 486 vaches  et  716  moutons  pour  163 chefs  de  famille. »

 

 

UNE ANNEE DE SOUVENIRS, DE TRADITIONS, DE GESTES OUBLIES… NOSTALGIE ET RÊVERIE

Au gré des publications hebdomadaires de La Petite Gazette, de très nombreux lecteurs ont pris la peine de répondre aux nombreuses questions qui leur étaient posées, parfois même après avoir mené de longues recherches. Il est également arrivé, à plusieurs reprises, que certains d’entre eux retrouvent un vrai plaisir à reprendre la plume ou le stylo et se lancent dans la rédaction de textes inspirés par l’un ou l’autre des sujets abordés dans les colonnes de cette rubrique. C’est un fait tout à fait banal, la découverte d’un calendrier reçu pour marquer le début d’une année nouvelle, qui décida Monsieur Jean Bolland à coucher sur le papier, des évocations nostalgiques d’une époque révolue bien que peu lointaine… Souvenirs, traditions ancestrales, croyances populaires, faits et gestes d’hier se mêlent intimement dans ces douze textes rédigés avec une plume lerte, précise et très agréable.

La Petite Gazette du 6 février 2013

UN NOUVEAU CALENDRIER ET DES SOUVENIRS QUI RESSURGISSENT

Monsieur Jean Bolland s’est pris à rêver en découvrant les illustrations désuètes d’un calendrier qu’il a reçu, comme bien d’autres parmi vous, aux premiers jours de cette année 2013. Ces illustrations lui ont inspiré, mois après mois, quelques lignes que nous partagerons avec lui :

« Janvier

La classe est finie. Chaussés de sabots pour les uns, de bottines pour les autres, les bambins se sont échappés de l’école. Oubliés, les calculs et la grammaire!

Le chemin du retour est l’occasion de mille et une découvertes changeant au fil des saisons. Les températures polaires de ce mois de janvier ont figé l’eau des mares et des étangs. Une belle couche de glace exerce une attraction à laquelle les enfants ne résistent que difficilement. Chaque marmot se souvient, cependant, des recommandations parentales. Mais cette petite voix intérieure incitant à la prudence est bientôt mise sous l’éteignoir. La glace a l’air si épaisse !

Chacun s’avance prudemment, pose délicatement un pied sur le miroir glacé, appuie de plus en plus fort et, devant la solidité éprouvée, les bras en guise de balancier, progresse à petits pas glissés. C’est avec retenue et contrôle de soi que les patineurs sillonnent la glace, évitant les aspérités qui pourraient provoquer la chute.

Après quelques évolutions grisantes, la petite troupe prend le chemin du logis, contente d’avoir osé! Mais…chut! L es parents ne doivent rien savoir. Pas question de vendre la mèche! D’autant que l’hiver ne semble pas avoir dit son dernier mot. »

 

La Petite Gazette du 27 février 2013

ET VOICI FEVRIER

Retrouvons, maintenant le texte que le dessin de février sur le calendrier reçu a inspiré à Monsieur Jean Bolland :

« Janvier avait allongé ses jours sous une température clémente qui faisait ressembler cet hiver à un automne qui n’en finissait pas.

Vers la fin du mois, un vent du nord avait charrié de lourds nuages d’un gris jaunâtre qui laissèrent échapper des myriades de flocons. Il neigea un jour et une nuit, sans discontinuer, accumulant une couche épaisse qui amortissait les sons. Après cet épisode neigeux, une bise piquante balaya les nuages.

Pendant les journées lumineuses, le soleil dardait ses rayons glacés. Au cours des nuits, dans un ciel piqué d’étoiles, la lune accentuait le sentiment que tout était figé part le gel.

Ce froid avait ralenti l’activité des hommes. Seules, des obligations impératives poussaient les campagnards à affronter cet assaut de l’hiver. C’était le cas d’André, le garde-chasse du comte. Après s’être rassasié d’une onctueuse omelette agrémentée de deux tranches de lard maigre, il se mit en route dès le lever du jour. C’est que le temps était propice à la découverte des pas du braconnier qui prélevait du petit gibier du côté du Bois de Tave! Cependant, secrètement, le garde espérait ne jamais prendre l’homme sur le fait. Il avait bien des soupçons mais connaissait suffisamment la situation du chapardeur pour savoir que ces menus larcins servaient uniquement à améliorer l’ordinaire de cette famille dans le besoin. A son grand soulagement, à part ses propres pas de la veille, André n’en découvrit pas d’autres.
Le coeur léger, il se mit en quête de bois mort qu’il rassembla en un imposant fagot avant de dévaler le sentier enneigé qui conduisait au village. Ce soir, un bon feu crépiterait dans l’âtre.
Le garde fut bientôt en vue du hameau dont les fermettes flanquaient l’unique rue ou, plutôt, ce qui en tenait lieu : deux ornières sinueuses séparées par un terre-plein étroit. En été, les charrettes soulevaient des nuages de poussières. La boue s’accrochait aux roues à rayons aussitôt les pluies d’automne arrivées.

A travers les fenêtres de l’école, il devina les écoliers penchés sur leur ardoise. Le maître avait fort à faire au cours de l’hiver où le local était bien garni. Au contraire, à la bonne saison, nombre d’enfants désertaient la classe pour aider leurs parents dans les travaux des champs.
Des volutes de fumée s’échappant des cheminées, des filets de vapeur s’élevant des fumiers coincés entre les habitations et le chemin : seuls signes que gens et bêtes vivaient reclus pour échapper aux morsures du froid.

Au bout du village, se dressait l’église à la tour trapue, comme pour rappeler au rare étranger de passage, qu’ici, tout est retenue et simplicité.

Le cimetière dépassé, André prit une route en légère pente, longea le manoir et bifurqua vers la droite pour s’arrêter devant le bûcher de la demeure mise à sa disposition par le comte. Il ôta son couvre-chef, se pencha vers l’avant : le fagot roula et s’écrasa lourdement sur le sol de terre battue.

Arrivé sur le pas de sa porte, les narines de l’homme captèrent des effluves prometteurs : il sut, qu’en ce jour de la Chandeleur, Manon faisait sauter les crêpes pour le repas de midi. Les enfants n’allaient pas tarder à rentrer de l’école. »

 

La Petite Gazette du 13 mars 2013

NOUS AVONS VU LE PRINTEMPS…

Voici mars, aussi retrouvons-nous le texte que l’illustration du calendrier inspira à Monsieur Jean Bolland.

« – Fanchon! Javotte! Levez-vous!

Les fillettes émergèrent doucement de leur sommeil. Pendant quelques minutes, elles profitèrent encore de la douce chaleur du lit. Les oreilles aux aguets, elles devinaient les multiples tâches que leur maman accomplissait chaque matin.

Après un brin de toilette, les demoiselles s’attablèrent face à un bol de lait chaud accompagné de tartines beurrées qu’elles avalèrent en échangeant des propos ponctués de rires complices.
Rassasiées, le cartable au dos, elles prirent le chemin de l’école. Ces instants de liberté étaient l’occasion de mille et une découvertes. Le moment qu’elles appréciaient le plus était celui où elles côtoyaient ces vieux chênes tordus par les ans et les intempéries. Un long frisson de plaisir mêlé d’un zeste de crainte délicieuse s’emparait des petites lorsqu’elles frôlaient les branches difformes qu’elles imaginaient armées de fins doigts crochus prêts à les agripper au passage.
En fin d’après-midi, les deux soeurs franchirent le portail rouillé de la cour de récréation, obliquèrent à gauche pour longer le ruisseau dont le cours sinueux les ramènerait à la maison. Le trajet du retour était souvent différent de l’aller : il fallait bien varier les occasions de musarder!
En bonnes  campagnardes proches de la nature, elles se dirigèrent vers un fossé dans lequel des grenouilles avaient pondu. Les manches retroussées, elles plongèrent les mains dans les amas gélatineux. Elles s’évertuaient à les soulever mais, immanquablement, ceux-ci leur glissaient entre les doigts pour retomber dans un grand flotch!, éclaboussant les fillettes qui partaient alors d’un grand éclat de rire.

Plus loin, le chemin traversait une boulaie dont la blancheur des écorces était accentuée par les rayons du soleil. Déjà, les bourgeons des bouleaux laissaient poindre de minuscules feuilles fripées, avant-gardes de toutes celles qui, d’ici quelques jours, pareraient la forêt d’un vert tendre. Les petites s’amusaient des chatons du noisetier : d’une chiquenaude, elles libéraient le pollen qui se contorsionnait sous le souffle d’un filet d’air frais.
Alors que la maison était en vue, des cris d’oiseaux leur firent lever la tête. Presqu’imperceptibles d’abord, ils allèrent en s’amplifiant. Les gamines reconnurent les craquettements caractéristiques d’un vol de grues griffant le ciel d’un grand V qui, parfois se déformait quelque peu pour reprendre bientôt sa forme initiale.

Les grands échassiers s’éloignaient vers le nord quand Fanchon et Javotte aperçurent Vincent, leur papa, taillant son pied de vigne.

Papa! Papa! Nous avons vu le printemps! »

 

La Petite Gazette du 24 avril 2013

EN AVRIL

Monsieur Jean Bolland, inspiré par les illustrations de Georges Delaw ornant son calendrier, nous livre, mois après mois, un petit texte où se mêlent nostalgie et poésie…

« L’hiver, s’il faut en croire le calendrier, a tiré sa révérence. Malheureusement, le printemps idéal, comme notre imagination se plaît à l’évoquer, n’est pas encore là.

Pour pallier les températures encore bien basses, le poêle à charbon de l’école rurale ronfle au centre de la classe.

Et pourtant, un franc soleil sème de la gaieté dans le local quelque peu austère. Cet apport de lumière semble, mais n’est-ce peut-être qu’une impression, infléchir la discipline rigoureuse imposée par l’instituteur déambulant entre les pupitres.

Bientôt, de gros nuages, d’un noir presque bleu, accourent, poussés par un vent du nord-ouest. En quelques instants, le jour baisse. Une semi-obscurité s’insinue dans les moindres recoins. Des volées de grêlons s’écrasent contre les carreaux avant de rebondir sur les bacs en bois destinés à accueillir les futurs géraniums. Le crépitement assourdissant couvre la voix du maître, l’obligeant à suspendre sa leçon. Seize paires d’yeux se tournent vers le ciel  déchaîné. Quel spectacle! Quel sentiment de sécurité et de bien-être! Dans cette lumière tamisée, à l’abri des intempéries, même le plus rétif des potaches se complaît, bercé par une douce chaleur.
Les éléments finissent par se calmer. Les nuages aux flancs lourds s’éloignent. Des rais de lumières, timides d’abord, succèdent à la pénombre, rendant couleurs et vie aux objets classiques.  La fine couche granuleuse qui masque la cour disparaît. Jusqu’à la prochaine giboulée. »

 

La Petite Gazette du 15 mai 2013

LE JOLI MOIS DE MAI

Retrouvons maintenant le texte que Monsieur Jean Bolland a écrit, inspiré par un dessin de Georges Delaw (1871-1938) imprimé sur son calendrier 2013. Ce mois-ci, c’est à la lessive que nous convie mon correspondant ; plus particulièrement la façon dont la lessive était faite à l’époque où les poudres actuelles n’existaient pas encore.

« Chaque matin, Julie se levait de bonne heure : en été, aux premières lueurs de l’aube; en hiver, lorsque le soleil pâle glissait ses rayons froids dans la chaumière, la jeune femme travaillait déjà depuis quelques heures.

Entre la traite des quelques vaches, les râteliers à garnir de foin lors de la mauvaise saison, la préparation de la pâtée pour les cochons et le grain à distribuer à la volaille, la fermière ne chômait pas.

A ces activités quotidiennes, s’ajoutaient les travaux hebdomadaires comme le pétrissage de la pâte suivi de la cuisson des pains pour la semaine, la fabrication du beurre et la lessive.

C’est précisément cette dernière tâche qui occupait la ménagère chaque lundi matin. Au chant du coq, elle craquait une allumette qui enflammait les brindilles sèches. Le feu léchait et dévorait les menus bois avant de s’attaquer aux bûches disposées sous deux chaudrons noircis par les ans et les flammes.

Le premier récipient était rempli d’eau dans lequel baignait le linge que la buandière avait soigneusement brossé pour en détacher le maximum de saletés. Une fois l’eau chauffée, Julie y déposait un sac rempli de cendres de bois ou de paille. Au préalable, elle avait évité de recueillir les cendres de chêne qui auraient bruni draps et vêtements sous l’action du tan. L’eau bouillante du second chaudron était alors puisée à l’aide d’une louche profonde armée d’un long manche puis versée sur les cendres dont la potasse faisait office de savon. Cette opération se répétait plusieurs fois. Julie laissait ensuite reposer le linge toute la journée.

Le lendemain, la lavandière sortait la lessive du chaudron et la disposait dans une brouette qu’elle poussait jusqu’à la rivière. Agenouillée sur un sac rempli de paille ou dans un garde-genoux, elle trempait le linge dans l’eau claire pour le rincer et le frappait à l’aide d’un battoir avant de l’essorer en le tordant. Quand le temps le permettait, Julie étendait les draps sur l’herbe pour qu’ils sèchent et blanchissent au soleil.

Elle se souvenait de sa grand-mère lui racontant que, de son temps, les grosses lessives s’effectuaient seulement deux ou trois fois sur l’année. »

Quel voyage dans le temps… Merci Monsieur Bolland.

 

La Petite Gazette du 12 juin 2013

EN JUIN, ON FAUCHE…

Monsieur Jean Bolland, a tourné une nouvelle page de son calendrier et son imagination fait le reste…

« Dans un large bol au décor fleuri, Auguste dispose des morceaux de pain d’épeautre qu’il arrose généreusement d’une longue rasade de crème de lait. Ce déjeuner, simple mais roboratif, accompagné d’une jatte de café noir et sucré lui fournira l’énergie nécessaire pour accomplir son travail matinal : le fauchage d’une prairie sur Saint-Hasted.

Il quitte la ferme tassée le long du coteau puis traverse Bergister qui, peu à peu, sort de son sommeil. Il retrouve bientôt d’autres agriculteurs, la faux sur l’épaule, en route vers les prairies dont ils sont locataires ou propriétaires. Tous supputent les chances d’un maintien du beau temps pour les jours à venir. Chacun y va de ses observations : la rosée abondante, les hirondelles volant haut, la lune qui brille clairement et nettement dans le ciel nocturne …
Arrivé à la sortie du village, Auguste s’engage dans la Bounir où, çà et là, traînent encore des écharpes de brume qui s’effilochent sous l’action des rayons du soleil levant. Tout à leur aise, prés et champs s’étendent dans cette vaste cuvette avec, pour seules limites, les forêts montant à l’assaut des plateaux de La Lue et de Benasse.

Le sifflement charmeur des merles qui se répondent pour mieux marquer leur territoire, le parfum suave des reines-des-prés  dressant leurs épis sur les accotements humides du chemin, la senteur délicate du chèvrefeuille qui s’entortille malicieusement dans les haies, tout concourt à donner du coeur à l’ouvrage.

Hier, assis sur un sac en jute, Auguste avait enfoncé une enclumette devant le poulailler, y avait posé et maintenu la lame.  A l’aide d’un marteau,il avait battu l’acier afin de redresser et d’affiler le tranchant.

Arrivé à destination, le fermier affûte l’instrument au moyen d’une pierre à aiguiser qu’il retire du coffin accroché à sa ceinture. L’étui oblong en bois contient de l’eau allongée d’un filet de vinaigre. Cette opération sera répétée toutes les dix minutes afin de garantir un travail efficace et performant.

L’homme balance la faux en demi-cercle, le fer maintenu parallèlement au sol. Le chuintement de l’acier couchant l’herbe et la cadence du corps guidant l’outil rythment le labeur. Le soleil brille déjà haut dans le ciel quand Auguste peut contempler les andains jonchant la prairie.

Le séchage du foin qui exhalera une odeur à nulle autre pareille, sa disposition sur des chevalets-trépieds, l’entassement sur le chariot, le déchargement à la ferme et l’engrangement dans le fenil fourniront la provende au bétail pendant les longs mois d’hiver. »

 

La Petite Gazette du 1er juillet 2013

EN JUILLET, A LA RENCONTRE DES NUTONS

Comme chaque mois, insipiré par les illustrations de son calendrier, Monsieur Jean Bolland nous invite à le suivre dans son imagination, aujourd’hui, fantastique et merveilleuse :

« L’heure d’entre chien et loup ! Le soleil s’est perdu à l’ouest.  L’horizon éclaboussé de jaune-orange est passé au rouge incandescent puis au bordeaux.

C’est le moment choisi par Arduin pour emprunter la sente herbue dégringolant de Menuheyd. Arrivé au bas de l’escarpement, il traverse le chemin se hissant vers Betaumont, se coule entre les buissons et atteint le fond de la vallée où se faufile La Lue. Il s’immobilise tout en scrutant la crête du coteau boisé qu’il vient de descendre.

Plus d’une fois, il a cru déceler sa venue. Cette fois, il en est sûr : elle arrive !  Là-haut, au faîte de la butte rocheuse, il la devine entre la cime des bouleaux : quelques éclats d’or se mouvant et grandissant au fil des minutes. Les arbres aident à cette naissance. Leurs branches, agitées par la brise vespérale, finissent par expulser celle pour qui Arduin se languit : la lune s’est enfin extraite de sa gangue forestière.

Le regard du petit bonhomme passe et repasse de sa belle-de-nuit à la surface du ruisseau. Insensiblement, le reflet de l’astre gagne l’instabilité de la piste liquide. Arduin,  fasciné par la danse endiablée de la flaque lumineuse tordue au gré des mouvements de l’onde, imite la chorégraphie de la lune. Elle, dans l’eau ; lui, sur la berge. Couple improbable qui communie au rythme de la nature et des mêmes mouvements.

Un craquement de branche sèche ! Le charme se rompt ! Arduin devine une présence humaine qui s’enfuit vers l’aval. Connaissant le caractère moqueur de bon nombre d’hommes, il ne doute pas un instant que celui qui vient de le surprendre fera un mauvais usage du spectacle auquel il vient d’assister.

Le lendemain, le danseur monte prudemment au village. Il se faufile furtivement entre chaumières et granges pour surprendre les bribes de conversations qui lui laisseraient deviner que sa danse avec la lune est devenue objet de dérision. Il termine sa quête d’informations en descendant vers le moulin d’où vient un tombereau chargé de sacs de farine. Il a juste le temps de se jeter derrière une haie pour éviter la rencontre avec le charretier et son fils commentant  la nouvelle apprise de la bouche du meunier : la veille, en vérifiant le bon état du bief, l’indélicat a surpris un Nuton se trémoussant sur la rive de La Lue.

Triste, le cœur lourd, Arduin rejoint le massif escarpé.  Son secret est éventé.

Depuis longtemps, l’entraide avait toujours prévalu entre les hommes et les Nutons. Les villageois, chargés de galoches à ressemeler, de chaudrons à rétamer et de divers outils à réparer empruntaient la route défoncée et caillouteuse qui dévale, en oblique, vers Menuheyd. Le ponceau de pierres moussues traversé, la troupe gravissait la colline boisée pour s’arrêter à l’entrée de la grotte devant laquelle les objets à restaurer étaient déposés.

A la nuit tombante, de petits êtres barbus sortaient de l’antre et s’emparaient du dépôt avant de disparaître au plus profond de la cavité. Le jour suivant, les paysans retrouvaient leurs biens remis à neuf et, en remerciement, les remplaçaient par des victuailles. Les deux peuples vivaient ainsi en parfaite symbiose.

Mais, malheur au campagnard qui aurait osé railler ces créatures farouches et discrètes. La guigne  s’abattait alors sur lui : gens et bêtes malades, mauvaises récoltes et autres contrariétés.

C’est ainsi que les nuits du meunier devinrent agitées.  Coups redoublés contre la porte, cris lugubres dans les combles, bruits de pas sur le toit, roue à aubes qui se mettait à tourner intempestivement. Le malheureux ne trouvait plus le sommeil. Pour ajouter à son désarroi, sa femme lui reprochait d’avoir ri du Nuton. Les clients se firent rares, terrifiés par l’étrangeté du phénomène touchant les lieux.

Le moulin fut vendu. Dès que le nouveau propriétaire prit possession du bâtiment, les manifestations inquiétantes cessèrent.»

 

La Petite Gazette du 7 août 2013

MONSIEUR JEAN BOLLAND EVOQUE AOUT…

« Le modeste atelier de menuiserie, ou plutôt l’appentis qui en tenait lieu, assurait la transition entre la maison et l’enclos dans lequel poussaient, au cours de la belle saison, légumes et  fleurs vivaces.

C’était le royaume du grand-père. Penché sur l’antique établi marqué par les cicatrices des ans, maniant, avec une dextérité innée, des outils rudimentaires tels le vilebrequin, les ciseaux, le rabot, la scie égoïne… il façonnait et assemblait planches, clous et vis qui devenaient objets usuels ou jeux pour ses petits-enfants. De presque rien, naissaient des merveilles.

Il travaillait posément, avec application, le dos tourné vers un insignifiant poêle à bois qui, néanmoins, réchauffait prestement le local lorsque le temps était au froid. Le crépitement des bûches, la douce chaleur, l’odeur du bois, le cliquetis de l’outillage, le martèlement des sabots au contact du béton rugueux, toutes ces sensations, Baptiste les emmagasinait en lui. Longtemps après, il s’en souviendrait encore.

Une fois l’entrée franchie, dans le coin gauche, se dressait la canne à pêche. Composée de trois éléments en bambou brun vernissé, elle ne quittait que rarement l’endroit qui lui était dévolu. Son grand-père l’utilisait pour aller taquiner la truite dans les rares moments de loisir qu’il s’accordait. Il enfourchait alors son vélo pour gagner les rives du ruisseau bordant le village au nord.

Pêcher ! Baptiste en avait envie ! Ne suffisait-il pas d’une bonne paire de bottes, d’acheter un permis, de retourner quelques pierres plates à la recherche de vers ?

C’est ainsi,  qu’équipé de pied en cap, avec l’autorisation parentale et la canne de son aïeul, le garçonnet partit pour ce qu’il pensait être la première d’une longue série de fructueuses équipées aquatiques. Fier comme Artaban, spéculant sur la quantité de poissons pêchés, il courut plus qu’il ne marcha au long des sentiers et ruelles, emprunta le chemin caillouteux des Evals, à la rencontre du futur théâtre de ses exploits.

Au bord de l’eau, il déposa le sac de toile kaki contenant le petit matériel et monta la canne. L’enthousiasme ressenti retomba d’un cran lorsqu’il voulut enfiler un ver sur l’hameçon. Non que l’opération était complexe mais l’enfant, révulsé par le pauvre annélide empalé et gigotant, découvrait un aspect de ce sport auquel il n’avait pas pensé.

Le ru bordé d’aulnes aux branches retombantes constitua un deuxième frein à l’exaltation initiale : la ligne s’accrochait aux brindilles, obligeant Baptiste à poser sa gaule pour libérer le fil. Finalement, l’appât daigna toucher le courant, dériva en bondissant entre les galets et ralentit sa course folle dans un méandre plus calme et plus profond. Là, nouveau dépit : le crochet se planta dans les racines d’un buisson surmontant l’onde de sa masse imposante. Dégoûté, l’apprenti pêcheur dut accepter des rentrées liquides dans les bottes afin de récupérer le matériel.

Oui, vraiment, la pêche n’était pas ce qu’il avait imaginé. Il comprit que le clapotis de l’eau, le vol gracieux des libellules et les multiples formes de vie explosant dans ce milieu aux confins de deux mondes suffisaient amplement à son bonheur de petit campagnard.

La canne retrouva sa place dans l’atelier et perdit, définitivement, son pouvoir de fascination. »

 

La Petite Gazette du 11 septembre 2013

SEPTEMBRE…

Retrouvons, comme chaque mois de cette année, le texte consacré à ce mois de septembre par Monsieur Jean Bolland :

« Septembre ! Chaque jour plus nombreuses, les hirondelles se rassemblent.  Un beau matin, dans un grand froufroutement d’ailes, les gracieuses demoiselles s’envolent vers des cieux plus cléments.

Au fil du mois, le soleil s’extirpe de l’horizon avec plus de difficultés. Fatigué d’un si long été, il peine à dissiper les écheveaux de brouillard noyant, dans une mer immobile, les fonds de vallées desquels émergent, çà et là, un clocher ou une poignée d’arbres.

Le temps est venu pour récolter les pommes de terre. Harnaché, Gamin a été attelé aux brancards du tombereau dans lequel Joseph a jeté une fourche, deux paniers en osier et des sacs en jute. Aurore, sa femme, l’accompagne.

Arrivés dans le champ, tous deux se mettent aussitôt à l’ouvrage. Lui, dégageant les tubercules du sol. Elle, les ramassant et les déposant précautionneusement dans les paniers qui, une fois remplis, sont délestés de leur contenu à la limite du terrain où le doux soleil d’arrière-saison séchera la récolte.

En fin de journée, les sacs rebondis sont transportés à la ferme : les patates reposeront quelques jours dans la grange.

Un travail qu’il affectionne sera alors accompli par Joseph : rassembler et brûler les fanes dont la fumée âcre lui rappelle l’époque où, enfant, il aidait son père dans cette même tâche.

Lorsque le moment lui semblera opportun, le fermier disposera les pommes de terre dans la cave, sur une épaisse litière de fougères sèches.

Aurore débute ses journées par la traite des vaches qui, en cette saison, paissent encore dans les prés. L’agricultrice dépose les deux cruches dans les emplacements circulaires de la charrette à bras. L’une est coiffée d’un seau retourné. L’autre reçoit une étamine qui filtrera le lait afin de le débarrasser des impuretés qui auraient pu y tomber. Poussant la petite carriole devant elle, Aurore gagne  l’enclos où l’attendent les trois vaches. Assise sur un trépied, le seau coincé entre les genoux, la tête appuyée contre le flanc de l’animal, la fermière débute la traite.

Rentrée à la ferme, Aurore transvase le précieux liquide dans de grands plats en terre cuite. D’ici un jour ou deux, la crème, séparée du lait, sera battue et malaxée pour donner du beurre.

La traite de fin d’après-midi terminée, Aurore prépare le souper. Pendant ce temps,  Joseph s’assure que les animaux de son petit élevage ne manquent de rien. Les grains lancés aux poules provoquent un remue-ménage caquetant. Du fond de sa soue, le cochon se précipite vers la porte en bois vermoulu. Dans un concert de grognements, il se rue goulûment vers le seau cabossé débordant d’épluchures cuites.

La table dressée, Aurore perçoit enfin les pas fatigués de son mari. Le dos légèrement voûté sous le poids du labeur, vêtu d’un sarrau rapiécé, celui-ci ouvre la porte qui grince sur ses gonds, s’avance vers la table et prend place à côté du bahut contenant les pains pour la semaine. La cuisinière remplit les assiettes de pommes de terre rissolées accompagnées d’une scarole.

Le repas terminé et la table débarrassée, chacun prend place près du poêle. A la lumière d’un quinquet, Aurore tricote. La pipe vissée au coin de la bouche, Joseph laisse échapper de mouvantes volutes de fumée bleuâtre. Pensif, il parle peu. Quelques rares paroles. Chez les gens de la terre, on ne dit pas en vingt mots ce qui peut être exprimé en cinq. Chez eux, rien n’est gaspillé.

Le silence est haché par le cliquetis des aiguilles à tricoter. Par le chant plaintif et grave des bûches noueuses. Par le tic-tac de l’antique horloge qui égrène le temps. Par le mugissement des premiers vents d’automne dans la cheminée.

La sérénité de ces heures apaise et répare les corps qui ont oeuvré de l’aube au crépuscule. »

 

La Petite Gazette du 8 octobre 2013

OCTOBRE…

Retrouvons, comme chaque mois de cette année, le texte que les illustrations du calendrier de Monsieur Jean Bolland lui ont inspiré…

« Les sorcières ! Aujourd’hui, cette évocation fait délicieusement frissonner les enfants. Pour eux, ce vocable est synonyme de fête, de carnaval et d’amusement.

Autrefois, il en allait autrement. Ce nom provoquait la crainte et l’effroi. En témoigne le nombre de lieux-dits rappelant le souvenir de ces êtres qui, bien malgré eux, ont terrifié les générations des siècles passés.

La définition, qu’en donne le dictionnaire Larousse,  dit l’essentiel : « Personne qu’on croit en liaison avec le diable et qui peut opérer des maléfices. » Chaque mot a son importance.

Il est toujours dangereux de vivre et de penser autrement que le commun des mortels. De nos jours, de tels individus sont parfois regardés avec commisération ou, dans le pire des cas, mis au ban de la société.

Jadis, ces gens risquaient leur vie. A une époque où l’instruction était limitée, où la crédulité de nos ancêtres leur faisait entrevoir l’intervention de forces obscures, il ne faisait pas bon être versé dans la catégorie des originaux. Une maladie grave ou un décès inexpliqué dans la famille, une épidémie dévastatrice ou, plus simplement, une vache et son veau qui crevaient,  ne pouvaient être que le résultat  de l’action de puissances maléfiques avec lesquelles certaines personnes, pensait-on, pactisaient.

Lorsque la rumeur enflait et se concentrait sur un malheureux, celui-ci devenait le coupable, tout désigné,  à l’origine des misères affligeant la communauté. Un procès, ou plutôt un simulacre de procès, était organisé. En résultait, généralement, l’exécution de l’accusée.

Dans nos régions, les 16° et 17° siècles virent une grande chasse aux sorcières qui furent brûlées à cause du fanatisme,  de l’ignorance de la population et de ses représentants. Comble de l’abjection, les frais de l’exécution étaient réclamés à la famille du condamné : rétribution du bourreau, payement du bois utilisé et repas de ceux qui s’attribuaient le titre de juges. »

 

La Petite Gazette du 30 octobre 2013

AVEC NOVEMBRE QUI S’ANNONCE, C’EST LE RETOUR DES LONGUES SIZES

Nous retrouvons, avec grand plaisir, le texte que M. Bolland a imaginé en découvrant la nouvelle page de son calendrier…

« Fernand, Raymond et Gaston aimaient passer, ensemble, les soirées de la mauvaise saison. Réunis, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, ils discutaient des menus événements survenus dans le village, jouaient aux cartes ou évoquaient des histoires d’autrefois. Le plus souvent, c’était Fernand qui hébergeait ses compagnons.

A côté de l’âtre, lové sur une chaise basse, ronronnait un des nombreux chats de la ferme, fatigué d’avoir chassé les souris ayant élu domicile dans les moindres recoins de l’exploitation. Cette chaise lui était dévolue. Il se confondait avec elle. Pour peu, il aurait fait partie des meubles.

Combien de fois les compères ne s’étaient-ils pas rappelé le tour pendable qu’ils avaient joué à Eustache, un jeune marié. Le soir de ses noces,  les trois complices s’étaient dirigés vers la fermette de leur victime. C’était une modeste demeure adossée à un talus et dont le pied de la toiture arrière touchait le sol. Un chariot était entreposé dans le hangar accolé à la grange. Ils eurent vite fait de démonter l’engin, d’en transporter les éléments sur le robuste toit de cherbains avant de le remonter au faîte de l’habitation.

Une autre fois, ils avaient décroché et étendu, sur les buis du presbytère, le linge qu’une vieille jeune fille acariâtre avait mis à sécher au fil reliant deux pommiers de son verger.

Ces évocations étaient accompagnées de rires sonores qui allaient en s’amplifiant au fur et à mesure que la bouteille de genièvre diminuait. Difficile de dire qui était le plus farceur, tant chacun sollicitait  son imagination.

Fin novembre, Raymond et Gaston s’étaient invités à souper chez leur ami. Clotilde, l’épouse de Fernand,  mettait la dernière main aux préparatifs du repas pendant que le trio devisait joyeusement, cherchant un prochain souffre-douleur à leurs espiègleries. Le délicieux fumet qui s’échappait du chaudron suspendu à la crémaillère faisait saliver les invités.

Au moment de prendre place autour de la table, on frappa à la porte. La maîtresse de maison alla ouvrir : c’était la jeune voisine. Elle venait quérir de l’aide pour préparer le mélange de base à la fabrication du boudin noir. Clotilde se dit qu’elle souperait plus tard.

Prétextant des douleurs à l’estomac, Fernand ne fit que goûter les aliments avant de repousser son assiette. L’appétit ouvert par quelques petites gouttes, ses deux copains parlèrent peu, occupés qu’ils étaient à faire honneur aux mets. Ils relevèrent la tête lorsqu’il ne resta, au fond du plat, qu’un discret  morceau de viande et deux bouts de pommes de terre baignant dans un reliquat de sauce. Ils s’excusèrent presque de n’avoir rien laissé pour Clotilde.

Les deux hommes, rassasiés, reculèrent leur chaise, s’appuyant confortablement contre le dossier qui gémit, les jambes étendues sous la table. Il y a longtemps qu’ils n’avaient plus participé à pareil festin !

Un large sourire de satisfaction illuminait leur visage quand, soudain, Gaston donna un coup de coude nerveux à Raymond. D’un mouvement rapide de la tête, il l’invita à regarder la chaise basse dressée à côté de la cheminée :  le chat ne s’y trouvait pas ! Leur mine s’allongea. Pris de violentes nausées, ils se précipitèrent vers l’étable. »

 

La Petite Gazette du 11 décembre 2013

FEERIE DE DECEMBRE

Comme chaque mois de cette année qui s’épuise, Monsieur Jean Bolland nous baigne dans une intimité désuète, mais tellement sincère, et qui, je le sais, vous invite à la rêverie…

« Décembre est bien entamé. La Saint-Nicolas passée, une autre fête occupe peu à peu les esprits : Noël et sa féerie. Son attente donne de la couleur aux jours gris et de plus en plus courts.

Le temps d’une soirée, et elles sont longues en ce début d’hiver, l’église millénaire résonne de coups de marteaux. Des bénévoles installent, du côté droit du choeur, la structure qui hébergera les statuettes reléguées, pendant le restant de l’année, dans un coin sombre de la tour. Quelques résineux, placés en arrière-fond, donnent une touche bucolique à l’ensemble.

Après l’école, à l’aide de plâtre, les enfants  façonnent des santons qu’ils peindront avec méticulosité. Dans les jours qui précèdent la Nativité, les boîtes contenant les différentes garnitures sont  descendues du grenier et ouvertes délicatement. Les réflexions des petits fusent lors de la redécouverte des trésors fragiles qu’elles contiennent. L’un avait oublié la présence de telle boule. Un autre a des étoiles plein les yeux en retrouvant le clinquant des oiseaux qui le fascinent. Chacun rivalise d’adresse et de prudence au moment d’accrocher ces objets aux branches du sapin.  La crèche est enfin posée sur une petite table au pied de l’arbre rutilant : elle accueillera les personnages créés par les enfants. Ainsi garni, ce coin de la salle à manger, vers lequel convergeront tous les regards, ajoutera une touche de merveilleux et de bien-être.

Matinée de la veille de Noël. Le pot du poêle plate-buse est incandescent. Les deux portes émaillées du coffre ont été, au préalable, fermées afin d’y accumuler un maximum de chaleur. Sous les doigts experts de la maman, la farine, la levure, le lait, le beurre fondu, les œufs et une pincée de sel deviennent pâte qui reposera avant d’être partagée en pâtons aplatis à l’aide d’un rouleau puis étalés dans des moules à l’intérieur enduit de matière grasse. Fruits en morceaux, compote, riz… couronneront le tout. Enfournées dans le coffre du poêle pour en être retirées trois quarts d’heure après, dorées et appétissantes à souhait, les tartes prendront la direction de la cave pour y être entreposées dans un garde-manger à claies

La soirée du 24 s’annonce longue. Après le repas, les marmots sont invités à se reposer – à dormir même- pour pouvoir assister à la messe de minuit. A 23 h 45, les cloches sonnent à toute volée, emplissant l’espace de résonances claires s’interpénétrant et roulant jusqu’au fond de la vallée. La famille est en vue de l’église vers laquelle se dirigent d’autres groupes. Tout ce petit monde s’engouffre dans l’édifice. La douce chaleur, l’odeur de résine, les notes de musique dégringolant du jubé, les sourires échangés, la crèche illuminée, tout concourt à rendre l’assemblée heureuse. La magie des chants traditionnels ajoute un supplément de félicité et de surnaturel à ces instants de grâce.

L’office terminé, alors que chacun rentre chez soi, des détonations éclatent soudain et font se lever les têtes. C’est Hector, le menuisier, qui tire quelques fusées griffant les ténèbres du ciel d’éphémères traces dorées et chuintantes.

La porte close, la maisonnée prend place autour de la table pour avaler un morceau de tarte ou un cougnou « maison », le tout accompagné d’un petit verre de vin de muscat. »

Un tout grand merci à monsieur Bolland pour ces très beaux textes qui ponctuèrent fort agréablement cette année 2013.

LA FIEVRE APHTEUSE DANS NOS REGIONS JADIS

La Petite Gazette du 4 avril 2001

LA FIEVRE APHTEUSE DANS NOS REGIONS SOUS L’ANCIEN REGIME

   La situation dramatique dans laquelle se débattent aujourd’hui les éleveurs de bi-ongulés n’est pas, semble-t-il due, cette fois, à une dérive étonnante des techniques mises en œuvre pour l’élevage des bêtes. Rien à voir donc avec la maladie de la vache folle qui attaque ces pauvres bêtes auxquelles on a donné à absorber leurs parents réduits en farine !

La fièvre aphteuse a, par le passé, gravement touché nos régions qui, à l’heure où j’écris ces lignes sont encore (et heureusement) à l’écart des zones touchées par l’épizootie. Monsieur René Gabriel, de Roanne-Coo, m’a fait parvenir des extraits d’une extraordinaire chronique rédigée, il y a plusieurs siècles, par un moine malmédien ; je vous invite à découvrir ce document exceptionnel  et les commentaires de mon correspondant:

« Nos anciens croyaient que les comètes et autres manifestations de ce genre étaient présages de malheurs et de calamités. Lors de la consultation d’anciennes chroniques, il arrive fréquemment, qu’après de telles manifestations, le rédacteur évoque ces circonstances fâcheuses. Suivons  une de ces chroniques (avec respect de l’orthographe de l’époque), écrite par un moine malmédien :

« En 1682, au mois d’aoust, on vit encor une comette pendant 8 jours, mais beaucoup plus petite que le precedente.

La meme anné, il y eu une grande consternation pour lam aldie des betes à corne. Elle avoit commencé du coté de la Suisse et elle a passé d’un lieu a l’autre. Il venoit aux betes une vessie à la langue, le remede étoit d’ouvrir la vessie avec un instrument de fin argent ce pourquoi on faisoit quelques crins, comme pour scier dans une demi kopstuck monnoie d’Espagne, on ouvrit avec cela la vessie, puis on bassinoit la langue avec du vinaigre, du sel et du souffré melé ensemble jusqu’à guérison, d’autres usoient d’ail. »

Monsieur Gabriel poursuit son commentaire en nous rapportant ce que sa maman, 80 ans, lui a dit sur ce sujet : « Auparavant, on ne s’inquiétait pas outre mesure de cette maladie et on buvait le lait des bêtes. La corvée des enfants, quand la saison le permettait, était d’aller ramasser des pommes sauvages que l’on donnait à manger aux animaux. » Cette nourriture aigre n’est pas sans rappeler l’usage du vinaigre évoqué dans la chronique malmédienne remarque fort justement mon correspondant avec qui, la semaine prochaine, nous parcourrons un texte de 1762 parlant de cette maladie en France (symptômes, remèdes, précautions).

Monsieur Maurice Fanon, de Bomal, qui nous avait apporté beaucoup de renseignements fort intéressants sur les « rinnètes », avait également tenu à préciser que cette affection bénigne, connue plus largement sous le nom de « muguet », affectait également les animaux.

« Même les chevaux souffraient du muguet ou « rênète des dj’vås ». Le remède était poétique à souhait : un collier rustique de « rinnes des prés » (« pîs d’gade » à Tohogne). On le passait au col de l’animal, puis on lui faisait un bâillon. En même temps, on chargeait une pieuse vieille femme de commencer une neuvaine. A quel(le) saint(e) ? »

Une petite recherche dans ma documentation me permet d’apporter un petit élément de réponse. En consultant Le Rituel de Magie Blanche de Benjamin Manassé (éd. La diffusion scientifique, Paris, 1991), je découvre que dans les cas de muguet (chez les oiseaux et chez les gallinacés) il convient de faire une neuvaine à saint Marcou.

A la question de M. Fanon, j’ajouterai celle-ci « Pourquoi une vieille femme ? »

La Petite Gazette du 11 avril 2001

LA FIEVRE APHTEUSE DANS NOS REGIONS SOUS L’ANCIEN REGIME

   Avec Monsieur René Gabriel, de Roanne-Coo, retrouvons description et remèdes concernant cette maladie contagieuse qui continue à faire les gros titres de toutes les informations écrites et parlées. Après avoir consulté pour nous la chronique malmédienne évoquant l’année 1682, notre chercheur a relevé des informations intéressantes (reproduites dans le style et l’orthographe de l’époque) dans un écrit publié à Paris, en 1762, : La Nouvelle Maison Rustique, traité des choses de la campagne et particulièrement des maladies des animaux.

« La Maladie qui a attaqué les Bêtes à cornes et les chevaux dans la Généralité d’Auvergne et qui s’est introduite sur la fin du mois d’Avril 1731.

   Cette maladie se découvre par une vessie – aphte – qui paroit dessus, dessous et aux côtés de la langue de la bête malade. Cette vessie est blanche dans sa naissance, rouge ensuite, et dans un instant presque noire : elle croît et laisse après elle un ulcère chancreux qui croisse dans l’épaisseur de la langue en avançant du côté de la racine, la coupe en entier, et fait, peu de temps après, périr l’animal. Monsieur Gabriel précise que cette description, selon un vétérinaire de Trois-Ponts, est nettement exagérée. On voit, dans les vingt-quatre heures, le commencement, le progrès et la fin de cette maladie.

   Elle est d’autant plus dangereuse, qu’elle ne se manifeste par aucun symptôme extérieur et que la bête malade boit, mange et travaille à son ordinaire jusqu’à ce que la langue soit tombée.

   Il faut donc pour prévenir les suites fâcheuses de cette maladie, avoir une attention infinie à faire visiter deux ou trois fois par jour la langue de toutes les bêtes à cornes, afin de prendre le mal dans sa naissance et  sur-tout l’on ne doit point se tranquilliser sur l’éloignement de cette maladie. L’expérience vient d’apprendre que, quoi qu’elle fût à une distance raisonnable de la ville de Gannac -Auvergne-  toutes les paroisses des environs de cette ville, et à une demi-lieue à la ronde, en ont été infectées dans le même jour, sans qu’il y ait eu aucune communication d’une paroisse à l’autre.

   Le remède préservatif pour les bestiaux, qui ne sont point encore attaqués de cette maladie, est composé des drogues suivantes, pour chaque bête.

   Prenez thériaque ou orviétan, trois dragmes (précisons qu’un dragme ou drachme est la huitième partie de l’once soit 3,824 grammes) ; gingembre, girofle et canelle, un dragme ; genièvre en grains et poivre concassé, deux  dragmes de chacun ; et une muscade de moyenne grosseur, qu’il faut concasser : faites infuser le tout dans un pot couvert, pendant cinq ou six heures au moins, dans une pinte de bon vin rouge.

   Avant de donner le remède, remuez bien le tout, de manière que le marc suive l’infusion ; et ne le donnez qu’après que la bête a été cinq ou six heures sans manger.

   Ce breuvage ne peut faire que du bien aux bestiaux qui le prennent.

   Si, en visitant les bestiaux, on aperçoit une ou plusieurs vessies – aphtes – adhérentes à la langue, il faut, sur le champ, avec une cuillier ou autre pièce d’argent, crever la vessie, en enlevant la peau et racler la plaie jusqu’au sang ; ensuite continuer et la laver avec de l’eau de fontaine ; et, pour le mieux, avec du fort vinaigre dans lequel on aura mis du sel pilé, du poivre, de l’ail concassé et des herbes fortes, si on en a. Cela fait, on couvre la plaie de sel bien fin, après l’avoir bien frottée avec une pierre de vitriol Chypre.

   Si l’on trouve l’ulcère formé, il faut usé du même remède et le réitérer, dans l’un ou l’autre cas, deux ou trois fois par jour, jusque guérison.

   On prétend que, quand la vessie se trouve sur la langue, on doit faire saigner la bête au cou.

   Cette maladie s’est fort étendue en 1731 ; elle a attaqué aussi les chevaux. On en attribue la cause à la grande sécheresse et à la quantité prodigieuse de chenilles qu’il y a eu cette année. »

    Monsieur Gabriel fait remarquer, fort judicieusement, que ce texte, comme celui du chroniqueur, moine de Malmédy, réclame l’usage d’un objet en argent pour ouvrir la vessie ! Pour le reste, je pense, comme mon correspondant, que ce remède, s’il n’est pas salutaire, ne peut certainement faire aucun tort aux bêtes.

La Petite Gazette du 2 mai 2001

LA FIEVRE APHTEUSE DANS NOS REGIONS

   A l’heure où je rédige ces lignes, nos régions résistent toujours, et ce n’est que tant mieux, à la terrible épidémie sévissant dans quasiment tous les pays voisins. Après le regard porté, grâce aux anciens documents sur cette maladie, j’aime à vous rappeler une réalité régionale autrefois bien connue. Bien sûr, la fièvre aphteuse, appelée « cocotte » en nos contrées, est très contagieuse. Contrairement à ce que l’on entend généralement aujourd’hui, elle était considérée, hier, comme transmissible à l’homme et j’ai rencontré plusieurs personnes qui m’ont affirmé l’avoir contractée ou connaître quelqu’un qui en a souffert. Avant la dernière guerre, on savait très bien que ce mal était endémique dans certaines régions, les polders hollandais par exemple.

La concurrence du blé américain ayant causé l’abandon de zones de culture où les rendements étaient faibles, des fermiers de chez nous ont rendu à l’élevage des superficies alors réservées à la culture. Ils ont constitué leurs cheptels avec des bêtes achetées en Hollande ; c’est alors que la fièvre aphteuse fit son apparition en Belgique où elle était quasiment inconnue. Très vite, l’épidémie prit des proportions qui obligèrent le gouvernement à prendre des mesures de mise en quarantaine des bêtes achetées hors de nos frontières. L’Ardenne échappa au fléau durant très longtemps, mais une épidémie, d’une rare violence, la toucha en 1900. Les moyens mis en œuvre pour s’en préserver ou pour limiter le nombre de bêtes atteintes étaient les suivantes : bains de pieds à la chaux, badigeonnage de la bouche des animaux au vinaigre et, bien entendu, bénédiction des étables.

Dans le Pays de Herve, la même cause provoquait les mêmes effets. On constata néanmoins qu’un fermier de Battice avait vu son troupeau tout à fait épargné ; or, la seule chose qui distinguait ce fermier de ses collègues résidait dans le fait qu’il fréquentait régulièrement l’abbaye de Val-Dieu. Aussi, quand une nouvelle épidémie toucha la région vers 1920, un grand pèlerinage fut organisé durant l’été.

A la même époque, Liège avait également ses « cocottes » (on dira par la suite ses « poules ») qui se rendaient régulièrement en Hors-Château pour prier saint Gérard dans l’espoir qu’il leur assure une nombreuse clientèle ! C’est évidemment un autre sujet.

Madame Léona Biet, d’Awan-Aywaille, s’est souvenue pour vous d’une attaque de ce mal :

« Vers 1924, chez mes parents, le bétail a eu la fièvre aphteuse. On a donc appelé le vétérinaire qui a conseillé de laver la langue des vaches avec de l’eau vinaigrée et d’étendre de la chaux devant l’entrée des étables. Deux vaches ont été atteintes par la maladie, mais le reste du bétail qui se trouvait dans la même étable, a été épargné ! Pendant cette période, nous avons continué à consommer du lait, à écrémer et à faire du beurre comme précédemment. Le rendement du lait était diminué parce que les vaches mangeaient difficilement, mais, après quelques jours, elles se nourrissaient de nouveau comme avant la maladie. »

Toutes celles et tous ceux qui ont connu ces épidémies passées sont unanimes pour déclarer ne pas comprendre pourquoi on abat, aujourd’hui, des troupeaux entiers de bêtes saines ! ce n’est évidemment pas un domaine relevant de mes compétences, mais on peut tout de même s’étonner…

La Petite Gazette du 16 mai 2001

QUAND IL EST ENCORE QUESTION DE LA COCOTTE…

Le sujet reste d’actualité et préoccupe toujours … aussi ai-je poursuivi mes recherches dans ma documentation personnelle. L’extraordinaire ouvrage de l’Abbé Joseph Bastin, Les plantes dans le parler, l’histoire et les usages de la Wallonie malmédienne, édité à Liège en 1939 m’a apporté d’intéressants renseignements que j’aime à partager avec vous :

L’auteur nous indique que lors de la « terrible épizootie de cette année 1938 » on a donné au bétail, en guise de protection, de l’Angélique Archangélique, dobe anjèlike ou rècène du Saint-Esprit.

Plus loin, à propos du thym serpolet, poyî, pouyî, il nous dit ceci : « Au dire d’éleveurs qui en font usage depuis longtemps, la plante préserve de la stomatite aphteuse (cocotte). On devrait toujours en avoir en réserve ; malheureusement elle recule peut-être plus que d’autres devant les engrais chimiques. La faire prendre dans le fourrage ou le breuvage du bétail. Elle donnera peut-être une mauvaise saveur au lait, mais la bête sera immunisée en cas d’épizootie. Soigner les bêtes atteintes avec des compresses du décocté de poyî. »

Enfin, il signale encore que « l’Egopode podagraire (herbe-aux-goutteux, pîd d’âwe, pîd d’gade, cette plante, qui déborde souvent des haies dans les potagers, où elle est difficile à extraire, s’emploie à Meiz  (N.D.L.R. entre Malmédy et Francorchamps) contre la fièvre aphteuse (l’écraser et la mettre dans le breuvage).

 

Comme souvent, et c’est bien sûr heureux et souhaité, dans La Petite Gazette, débattre d’un sujet en fait apparaître d’autres, suscite des réflexions et des prolongements. Ce sujet ne fait pas exception à cette règle.

La Petite Gazette du 11 avril 2001

PENSEES D’UN AGRICULTEUR UN PEU DESABUSE

   Monsieur A. Rulot, de Bois et Borsu, nous a, à plusieurs reprises, fait parvenir des textes et des souvenirs relatifs aux paysages de son enfance, mais aussi à tout ce qui fit les grands tourments du siècle écoulé. Aujourd’hui, un peu amer, il jette un regard sur sa profession.

« Il est bien difficile de traduire, dans nos sens en émoi, ce que nous les agriculteurs, souvent déconsidérés, mal rémunérés, nous pouvons éprouver dans nos sentiments les plus profonds, les plus nobles.

Après notre vie offerte à la plus grande action humanitaire, essentielle entre toutes, y pensons-nous ? Nos peines ont apporté sur la table de la grande famille humaine toute la nourriture issue des champs. Cette manne terrestre, fruit de nos plaines fécondes, par nos soins, n’est-elle pas élémentaire, substantielle, exclusive à la condition, à la constitution de la vie, de nous tous. Au crépuscule de notre pérégrination sur terre, nous pouvons mieux comprendre, discerner la mission élevée, primordiale qui nous était dévolue : nourrir les hommes. »

 

Un grand merci à mon correspondant pour avoir partagé avec La Petite Gazette ces pensées qui sont certainement dans l’esprit de très nombreux travailleurs de la terre en ces temps si difficiles pour eux…

 

La Petite Gazette du 22 mai 2001

A MILLE LIEUES DES DEGATS PROVOQUES PAR  LA FIEVRE APHTEUSE…

   Mary Bertosi est une conteuse ardennaise ; à quelques reprises déjà, La Petite Gazette vous a permis de découvrir quelques textes dus à sa plume ; en voici un autre échantillon :

   Jacques, le petit pâtre

   Depuis des siècles et encore jusqu’à la guerre de 1914, les Ardennais avaient une vie rude et pauvre, seuls les seigneurs menaient grand train car tout leur appartenait, les terres, les forêts, les châteaux et les pauvres maisons et même les gens étaient soumis au seigneur et devaient obéissance et travail ; moyennant quoi le seigneur les nourrissait pauvrement car la moitié des récoltes lui était due, et il devait les protéger en cas d’attaque. Quelques métayers plus riches ou quelques commerçants qui faisaient de bonnes affaires pouvaient vivre un peu mieux sans dépendre entièrement du châtelain.

   Un seigneur de La Roche qui régnait en ce temps-là était particulièrement dur et méchant. Il était craint à plusieurs lieues à la ronde et nul n’osait le défier. Il régnait en despote sur son territoire. Un de ses serfs qui avait une famille nombreuse décida de placer le plus jeune de ses enfants, qui n’avait que 8 ans, chez un riche fermier du pays de Hives, à quelques kilomètres de La Roche. Il n’était pas rare à cette époque de placer ses enfants à droite ou à gauche, ainsi au moins ils pouvaient manger tous les jours et gagner quelques sous par an.

   Le petit Jacques fut donc conduit par son père chez le fermier pour y devenir pâtre, malgré ses pleurs et la douleur de la séparation d’avec sa famille. Jacques n’avait pour tous vêtements que ceux qu’ils portaient sur lui et une méchante paire de sabots déjà bien usés. La fermière, qui était brave femme, lui donna une grande cape de laine qui le protégerait des pluies et du vent ainsi qu’un magnifique canif, si beau que Jacques en fut ravi, car il n’avait jamais reçu de cadeau. Jacques, enchanté, dit à la fermière : « Maîtresse, ce canif que vous m’offrez fera un jour votre fortune. » La fermière sourit en le regardant partir avec le troupeau de moutons et se dit « Pauvre petit, le voilà bien content de peu ! » et elle n’y pensa plus. Jacques conduisait ses bêtes dans les prés aux herbes grasses qu’ils savaient les meilleures pour les brebis.

   Pendant que les moutons broutaient, bientôt il s’ennuya, son chien de berger veillait si bien qu’il ne devait presque pas s’occuper des bêtes. Alors il eut l’idée de couper une branche de coudrier et se mit à la tailler avec son beau canif et cela jour après jour. Il travailla tant et si bien qu’il en fabriqua une petite flûte et, lorsqu’il eut terminé et qu’il souffla dedans, un son merveilleux se fit entendre. Jacques, enchanté, continuait de jouer des airs qui venaient on ne sait d’où !

   Je vous propose de retrouver le petit pâtre de Mary Bertosi la semaine prochaine.

La Petite Gazette du 30 mai 2001

A MILLE LIEUES DES DEGATS PROVOQUES PAR LA FIEVRE APHTEUSE…

   Comme promis, nous retrouvons Jacques, le petit pâtre de Mary Bertosi, là où nous l’avions laissé la semaine passée : auprès de ses moutons.

L’époque de l’agnelage arriva, Jacques dut s’occuper des brebis et des agneaux qui naissaient et qui restaient à l’étable quelque temps. Au printemps suivant, le troupeau avait doublé et les fermiers étaient fort contents, ils offrirent à Jacques une nouvelle paire de sabots pour le remercier de son bon travail.

   Un jour qu’il gardait ses bêtes au Pré Collin sur les terres du seigneur, celui-ci arriva avec une meute de chiens de chasse ; ses cavaliers, lancés au galop, foncèrent dans le troupeau. Beaucoup de moutons périrent et cela amusa fort le seigneur. Jacques pleura de rage et d’impuissance. Comment expliquer un tel carnage au fermier ? Que faire ? Alors il prit sa flûte et se mit à jouer un air si triste qu’on l’entendit jusqu’à La Roche. Ses larmes coulaient tout le long de la flûte ; il pleura tant et tant qu’une petite mare se fit autour de lui et se mit à couler doucement vers le ruisseau tout proche. Il joua ainsi pendant des heures et, quand le soir tomba, Jacques ne vit pas revenir le seigneur et ses cavaliers ; et ceux-ci foncèrent à vive allure à travers le ruisseau. C’est alors que l’eau monta brusquement, que la pluie se mit à tomber drue et froide, un vent glacé terrible se leva. Les chevaux restaient cloués sur place, piaffant, hennissant ; le seigneur hurlait et bientôt il fut recouvert par un torrent de boue énorme qui le noya, lui, mais aussi ses hommes, ses chevaux et ses chiens. Les éléments déchaînés s’arrêtent brusquement, le calme revint. Jacques alors joua un air plus gai et, dans le petit matin qui se levait, il eut la surprise de voir sortir du bois un troupeau de belles brebis, bien plus  grasses que celles qu’il avait perdues, avec chacune plusieurs agneaux vigoureux, ce qui était fort rare ! Il en vint tant et tant que Jacques ne sut plus les compter, il en fut si heureux qu’il joua de la flûte en dansant tout autour du troupeau en le ramenant à la ferme. Quelle surprise pour les fermiers ! Jamais on avait vu de bêtes aussi belles, aussi grasses, aussi vigoureuses. La fermière permit à Jacques de rentrer chez lui avec une bourse remplie de pièces d’un or qui ferait vivre sa famille pendant longtemps.

   Dans le pays, on raconte que chaque larme de Jacques, mêlée à chaque note de musique, s’était transformée en mouton car la flûte de Jacques était enchantée et, grâce à elle, le pays prospéra et le nouveau seigneur fut bon pour ses sujets. Malheureusement, de nos jours, on a perdu la trace de la flûte enchantée.

FENAISON ET MOISSONS DE JADIS

La Petite Gazette du 11 juin 2008

AU TEMPS DES MOISSONS ET DE LA FENAISON

Cette jolie photographie d’une ancienne faucheuse devrait vous rappeler bien des souvenirs des jours d’été de jadis quand des familles entières se rendaient dans les campagnes pour procéder aux travaux de fenaison et des récoltes. C’était l’époque des meules, des charretées de foin ramenées à la ferme par une armée d’ouvriers armés de faux, de grands râteaux et de fourches. Tout le monde apportait son aide, du plus jeune au plus âgé, le repas se prenait souvent dans les champs… Me raconterez-vous ces souvenirs, les anecdotes qui émaillèrent ces chaudes et longues journées de travail, remplacées aujourd’hui par la mise en œuvre d’engins exceptionnels mis en œuvre par des sociétés spécialisées qui, au nom de l’efficacité et de la rentabilité ( ?), ont gommé la magie de ces journées vouées à la solidarité des travailleurs de la terre…

faucheuse

La Petite Gazette du 25 juin 2008

LES MOISSONS D’AUTREFOIS

Monsieur Jacques Bastin, de Heyd, a été le premier à répondre à l’appel que je vous lançais il n’y a guère, mais j’espère que son exemple sera suivi de bien d’autres … Me raconterez-vous vos souvenirs, les anecdotes qui émaillèrent ces chaudes et longues journées de travail, remplacées aujourd’hui par la mise en œuvre d’engins exceptionnels qui, au nom de l’efficacité et de la rentabilité ( ?), ont gommé la magie de ces journées vouées à la solidarité des travailleurs de la terre…

« Il faut avoir connu cette époque de la moisson avant l’invasion actuelle outrancière, tous azimuts, de la machine pour bien se rendre compte de ce qu’on a irrémédiablement perdu en grégarisme, convivialité, voire en camaraderie, regrette M. Bastin. On peut brièvement schématiser l’évolution de la situation en question au moyen de deux toutes simples mais fort éloquentes images : Hier, sur le terrain, une foule bigarrée d’acteurs divers, dynamiques, joyeux, heureux, volontaires, s’activant de fort bon cœur à longueur de journée. Aujourd’hui, un homme (bien) seul, véritablement un isolé (j’allais presque écrire un abandonné, un naufragé) en son champ, aux commandes d’un monstrueux engin, énorme telle une cathédrale, chargé de remplacer seul, à jamais, cette belle foule empressée d’autrefois. Je laisserai cependant le soin à d’autres de parler plus en détail de ces ineffables moments, passés alors au service de la Terre, à cette belle époque, bien révolue hélas !, où les saisons étaient nettement bien tranchées : étés ensoleillés et chauds ; hivers froids et enneigés. Actuellement, on en viendrait presque, comme Villon, à se demander  « Mais, où sont les neiges d’antan ». En ce qui me concerne, je vais plutôt, en lieu et place, vous parler d’un fait nettement plus insolite qui, à cette époque (fin des années 1930 et années 1940), m’a marqué de manière véritablement indélébile. Le voici brièvement exposé :

attelage

A cette époque,  les clos d’équarrissage n’existant point encore, on n’avait pour seule solution que d’enterrer simplement, çà et là, les bêtes crevées ; et ce, le plus souvent,  trop peu profondément. Ce faisant, les vers dévorant toutes ces charognes finissaient par rapidement  remonter à la surface et ainsi y contaminer les diverses plantes sauvages à l’air libre. Les insectes volants, en se posant sur ces plantes contaminées, véhiculaient donc, inéluctablement, ainsi de très dangereuses bactéries. Ils allaient ensuite, le plus souvent, se poser et piquer des ouvriers de la moisson ; et certaines de ces personnes piquées en arrivaient à rapidement développer ainsi le charbon (Maladie, nommée anthrax chez les Anglo-Saxons, ayant soudainement réapparue, à la suite des attaques aériennes terroristes contre les USA, en septembre 2001).

A Ouffet, au moment de la moisson, c’est surtout l’apparition de cette affection, fort fréquemment mortelle, engendrant une indicible psychose dans le monde agricole, qui m’a le plus impressionné. Les personnes atteintes n’avaient plus alors, comme seule et unique ressource valable, que de sauter bien vite sur leur bicyclette et d’aller sans délai, portées par tout un voisinage compatissant, rendre immédiatement visite, à Durbuy-Vieille Ville, à cette bonne Demoiselle Magis qui, si magistralement, soignait, tout bénévolement, cette terrible affection au moyen de son célèbre onguent, nommé « Crâhe di Dèrbu », qu’elle fabriquait régulièrement, dans le secret le plus total, selon la formule familiale reçue, à la fin du 18e siècle, d’un médecin militaire blessé appartenant aux troupes autrichiennes alors  de passage à Durbuy. ».

La Petite Gazette du 9 juillet 2008

LA VUE D’UNE FAUCHEUSE ET LES SOUVENIRS RESSURGISSENT…

Madame Viviane Bultot, épouse Granhenry, est originaire de Nadrin, mais habite aujourd’hui à Dolembreux, elle a vu, en découvrant cette photographie d’une ancienne faucheuse, se réveiller en elle une histoire qui a véritablement marqué sa petite enfance.

faucheuse Henry

N.D.L.R. Je n’ai pu résister au plaisir de vous proposer cette photographie de la faucheuse prise à Limont-Tavier durant la guerre et autour de laquelle est réunie toute ma famille paternelle. Mon grand-père, Jules Henry, tient le cheval, mon papa Maurice Henry (qui va fêter ses 93  ans) tient la faux, ensuite viennent la cousine Georgette, ma grand-mère Coralie, le cousin Joseph et mon oncle Lucien.

« Je suis née en 1951 et, alors que je devais avoir cinq ou six ans, je revois encore mes parents partir aux champs par une très belle journée en plein mois d’août. Ils étaient accompagnés de mon frère de deux ans mon aîné et de mon oncle Gilbert, assis sur le siège de la faucheuse tirée par Mouton, notre cheval de trait gris. Maman portait une jolie robe bleue de coton,  boutonnée sur le devant et froncée à la taille. Ses beaux cheveux châtains bouclés étaient retenus par un petit foulard noué dans la nuque. Il lui servait aussi pour se protéger du soleil brûlant à cette époque de l’année. Papa, en culotte longue et grise de travail, portait une chemise beige à manches longues retournées jusqu’aux coudes, une casquette légère, de grosse bottines en cuir et la faux sur l’épaule. Maman portait les râteaux en bois.

Il faut savoir que, à cette époque, le premier tour du champ de blé à couper était réalisé à la main avec la faux, pour faciliter ensuite le passage du cheval et de la faucheuse. C’étaient les femmes qui, le plus souvent, ramassaient, par grosses brassées, les épis coupés, les liaient avec un lien en épis. Ensuite, ceux-ci étaient dressés par groupe de dix à douze et un dernier était plié en deux et étalé sur le groupe en guise de protection contre les intempéries. Ainsi rassemblés, ils étaient appelés les « soldats ».

Boby, notre compagnon chien de ferme, noir et tout bouclé, suivait toujours la faucheuse en balançant la queue. Régulièrement, il se reposait à l’ombre des soldats en tirant une langue toute rosée et humide et qui me paraissait énorme à l’époque.

Une grande prairie précédait le champ de blé, elle était traversée par un joli petit ruisseau dans lequel mon frère plaçait des bouteilles en verre trouées pour y piéger des chabots, pour la pêche du soir. A un endroit très précis, une minuscule cascade se formait et nous permettait de nous rafraîchir. C’est là que nous déposions nos gourdes d’eau et les bouteilles de bière de table, de la Piedboeuf, pour la journée.

Le champ était assez éloigné et il n’était pas question de perdre un temps précieux pour revenir prendre le repas de midi à la ferme. Je me souviens très bien avoir aidé ma grand-mère Florentine à préparer, dans un grand seau émaillé vert à petits points blancs, des haricots cuits au lard fumé accompagnés de pommes de terre, le tout arrosé d’une succulente sauce blanche, de la béchamel.  Un essuie de vaisselle à carreaux rouges et noué maintenait la bonne température du repas. Les assiettes, verres et couverts étaient dans un petit panier en osier.

Notre arrivée était très attendue et aurait dû être un superbe moment ! Mais que s’est-il passé pour Boby ? A-t-il été distrait ?  Il s’est retrouvé juste devant la lame de la faucheuse…

Mon oncle a hurlé et tout fait pour retenir Mouton qui, élancé, avait aussi, mais trop tard, vu le danger. La faucheuse, dans sa course folle, est venue couper radicalement les quatre pattes de Toby. L’horreur absolue…

Trop loin pour courir chez un vétérinaire, pas de voiture à proximité, que faire ? Devant cette évidence qu’il n’y avait rien d’autre à faire, j’ai vu papa courir vers la clôture la plus proche, y arracher, de toutes ses forces et très vite, un gros piquet de chêne qu’il a abattu d’un seul coup, fatal, sur la tête de Boby, mettant ainsi fin à ses énormes souffrances.

Nous étions là, consternés, des larmes coulaient dans un silence rare, tellement tristes de la perte dramatique de notre compagnon. Nous l’avons recouvert d’épis, papa et mon oncle sont retournés l’enterrer le soir

Papa a beaucoup hurlé sur le pauvre Mouton qui n’en pouvait rien et qui semblait tellement partager notre peine et la fin atroce de son compagnon de tous les jours.

Moi, je me souviens de ma grand-mère qui me maintenait le visage contre sa poitrine pour m’éviter de voir l’horreur de la situation. Le repas s’est pris dans un affreux silence, sans appétit, et le travail a repris péniblement.

A l’heure actuelle, lorsque je croise un cheval de trait, ce douloureux souvenir me revient encore en mémoire. Je me permets de le partager avec vous. »

La Petite Gazette du 16 juillet 2008

MOISSONS ET FENAISONS D’HIER

Madame N. Lèbre, de Sougné-Remouchamps, sait de quoi elle parle quand elle évoque la fenaison et vous allez vite vous en rendre compte En effet, elle est fille, épouse et mère de fermier ! Elle débute son courrier par cette citation de Mme de Sévigné :

« Savez-vous ce que c’est de faner ? C’est très amusant. C’est batifoler dans un pré en remuant du foin ! »

« La réalité n’est pas aussi jolie, corrige d’emblée ma correspondante. Je vais avoir 70 ans et ai bien connu toute l’évolution de l’agriculture depuis l’après-guerre.

Chez mes parents, nous étions quatre enfants. Tout le monde travaillait à la ferme, pas question de travailler au dehors ! A part une faucheuse, comme sur la photo parue dans La Petite Gazette, tout se faisait à la main. Croyez-moi, quand on a 8, 10 ou 12 ans, je ne sais plus à quel âge on commençait mais c’était très jeune, se retrouver dans un grand pré avec un râteau en main, pour toute une longue journée, ce n’était pas toujours gai. Quand ce n’était pas pour rien parce qu’il avait plu sur le foin à peine ratissé et qu’il fallait recommencer le lendemain ! Un travail nous déplaisait particulièrement : faire des « mulots » (je ne connais pas le mot français).  Il s’agissait de petits tas de foin que l’on devait défaire le lendemain ! Notre père était adepte de ces petits tas stupides ; on râlait, mais il fallait obéir !

Bien sûr, tout n’était pas noir et, souvent, on s’amusait bien tous ensemble et, certains jours, quand on avait rentré trois ou quatre chars de foin dans la même journée, nous étions très fiers ; on avait alors entre 15 et 25 ans.

Après 1955-1960, la mécanisation est arrivée : les jeeps, tracteurs et beaucoup de nouvelles machines qui ont simplifié le travail, mais, parallèlement, la main-d’œuvre a disparu et les époux se retrouvaient seuls avec bien des difficultés pour trouver quelqu’un qui voulait bien aider pour ce lourd travail.

Le plus pénible, c’était d’entasser le foin dans les fenils surchauffés et étouffants. Là encore, les enfants étaient mis à  rude contribution pour tasser, c’est-à-dire qu’il devait marcher sur le tas de foin de long en large et se couler en dessous des toits.

Quand on a eu des presses à ballots, on ne devait plus tasser, mais je ne crois pas que vous trouverez beaucoup de personnes aimant décharger les chars de foin !

Quand, il y a 10 ou 15 ans, j’ai vu apparaître chez mon fils ces énormes machines qui ramassent en une heure ce que l’on mettait trois jours à faire, je me souviens avoir pensé et dit « Quelle merveille, on n’a qu’à regarder ! »

Croyez-moi, je ne regrette absolument pas ma vie de travail, mais je n’ai non plus aucune nostalgie de cette magie et de  cette vie soi-disant belle et bucolique. Vive le progrès ! En conclusion, malgré toutes leurs machines, ils ne font pratiquement plus rien à la main, les jeunes fermiers de maintenant ont une vie encore plus harassante que nous. Là où nous avions 30 vaches, ils doivent en tenir 80 et, bien entendu, récolter le fourrage qui va avec. Vous les voyez avec une fourche et un râteau ? »

 

A son tour, Monsieur Louis Daems, d’Ougrée, me donne l’occasion de vous présenter cette photographie du temps des fenaisons.

foin

 

Il s’agit, me précise-t-il, du dernier char de la fenaison (1945 ou 1946) à Hierlot (Lierneux).

« C’est ce qui explique que l’on ait chargé jusqu’au dernier brin d’herbe, sans rien en laisser et sans « peigner » l’ensemble qui apparaît, il est vrai, bien peu ordonné.

On pourrait aussi s’étonner de la présence de deux chevaux dans une exploitation modeste comme ici ; En fait, le poulain de l’année précédente était aguerri devant sa mère avant d’être vendu.

Pour l’anecdote, c’est la fratrie Baiwir, deux frères et trois sœurs, qui exploitait cette petite ferme à cet endroit. On en aperçoit la toiture, à gauche sur ce cliché. Leur grand-père, Lambert Baiwir, fut bourgmestre de Lierneux de 1912 à 1941, année de son décès.

Pour les anciens du cru, et les autres, les faneurs sont ici d’avant en arrière, Georges Baiwir, qui s’exilera à Bourcy, près de Bastogne ; un pensionnaire de l’institut surnommé Joker, Louise Baiwir, plus tard épouse de Victor Léonard à la Falize, ma grand-tante « Lisa » veuve en secondes noces du « Mayeur » et Georgette, plus tard épouse de Marcel Denis à La Vaux.

Le frère Joseph fut, quant à lui, prisonnier de guerre 40 – 45 et sa sœur Henriette (plus tard épouse de Léon Cheffert à Villettes) déportée politique en 1944.. »

La Petite Gazette du 22 octobre 2008

EVOLUTION DU TRAVAIL AU CHAMP

Madame V. Bultot, de Dolembreux, qui, vous vous en souviendrez, avait évoqué la triste fin de son chien Bobby lors de travaux de fenaison, nous parle aujourd’hui de l’évolution des machines agricole et conte quelques anecdotes s’y rattachant :

« Après la faucheuse, très vite est apparue la lieuse. Elle ne passait pas inaperçue avec ses grandes lattes horizontales qui tournaient inlassablement toute la durée du travail .Deux chevaux étaient nécessaires pour la tracter.

Chaque latte rabattait le blé sur les lames et celui-ci ressortait en gerbes liées avec de la corde. Quelle évolution ! Il suffisait dès lors de les ramasser et de confectionner les « soldats ». Le travail était plus rapide et nécessitait beaucoup moins de main-d’oeuvre. Après quelques semaines, les gerbes étaient ramassées sur un « char » tiré par des chevaux ou par un tracteur que les plus riches propriétaires avaient pu acquérir.

Sur le « char » les gerbes étaient maintenues par une perche fixée par une chaîne tendue à l’aide d’un tire-fort. Ce tire-fort appelé « tire djâle » était une barre métallique de plus ou moins 50cm à laquelle étaient fixées trois chaînes à crochet. Les mouvements verticaux permettaient de tendre la perche pour fixer au mieux la charretée afin d’éviter le «vêlage » (le chargement se couchait sur le flanc). Pour les enfants, revenir au-dessus du char était un réel bonheur ; mais cela pouvait se révéler particulièrement dangereux en cas de vèlage.

Personnellement je n’ai pas vécu ce problème mais beaucoup de fermiers le subissaient, il leur fallait alors bien du courage et de la force, voire l’aide des voisins, pour remettre le char en bonne position et recommencer la charretée.

De retour à la ferme, une meule géante était construite. Sa base circulaire comprenait d’abord une épaisseur de fagots de bois de plus ou moins un mètre, elle favorisait l’aération de la récolte. Cette meule diminuait en hauteur et un toit en fagots lui servait de protection pour l’hiver jusqu’au battage (le but du battage consistait à séparer les graines de leurs épis.)

Enfant, j’adorais ce jour, cette bonne ambiance ; les chats aussi, ils y délogeaient une grande quantité de souris venues y faire leurs nichées.

Cette journée très éprouvante pour les adultes  rassemblait les voisins et les membres d’une même famille.

Peu de personnes disposaient d’une batteuse à cette époque, il fallait attendre son tour, et, surtout jouir d’une journée sans pluie. Dans notre belle région nadrinoise, nous dépendions tous de celle de monsieur Ernest Georges, habitant La Petite Mormont (commune de Wibrin).

Cette énorme machine était actionnée par un système de courroies reliées au tracteur .Son bruit était assourdissant, la poussière dégagée aveuglante et étouffante .Il fallait deux personnes sur la meule pour jeter les gerbes et une sur la batteuse qui coupait les cordes et étalait le blé afin de le faire glisser dans les plateaux. Ceux-ci exerçaient un mouvement de va-et-vient et séparait ainsi les grains de la récolte et la paille. Les grains récoltés arrivaient dans les sacs de jute par un tuyau métallique. Ces sacs étaient alors transportés sur le dos dans les greniers (un véritable travail d’athlète). Il y avait souvent plus de cent sacs.

Cette journée de gros labeur méritait bien un bon repas préparé la veille par la fermière. L’ambiance y était très cordiale C’étaient des journées très dures mais aussi très saines .Le petit pêket y trouvait une place de choix.

J’ai probablement sauté involontairement des étapes, il y a eu l’époque du tarare (diale volant), je ne l’ai pas vu fonctionner, d’ autres personnes un peu plus âgées que moi pourraient nous l’expliquer ! Il faudrait encore beaucoup de pages pour arriver à la moissonneuse-batteuse que nous connaissons tous aujourd’hui, je laisse le soin à d’autre le plaisir de nous raconter.

foin2

Sur la photo : de gauche à droite nous trouvons Gisèle Bastin et Léonie Calbert. Sur la batteuse mon oncle Gilbert Jardon (et oui le même oncle dont je parlais déjà dans l’histoire du pauvre Bobby avec la faucheuse). »

 

La Petite Gazette du 19 novembre 2008

LES TRAVAUX AGRICOLES JADIS, LE TARARE

Monsieur Serge Fontaine, de Stavelot, a beaucoup apprécié l’évocation du battage des céréales par Mme Bultot ; il apporte des précisions sur le tarare.

« Permettez-moi de préciser que, pendant la guerre 40-45, nous battions nos céréales avec une batteuse bien plus rustique que celle citée, « one machine a bate » qui utilisait aussi bien la force électrique que le tracteur ; mais les grains n’y étaient pas triés, ils tombaient à terre avec les balles (enveloppe de la graine) et les petits déchets. Tandis que deux ouvriers au moins s’occupaient à lier les pailles « lès strins » en gros « bôrêts » avec un lien de longue paille de seigle réservé à cet effet, au moins six personnes étaient nécessaires avec cette batteuse. On était tout noir de poussière.

Venons-en maintenant au tarare ou « djâle volant » utilisé pour le vannage après l’égrenage mécanique des grains qui gisaient en tas sur le sol. Le tarare, espèce de volumineuse caisse de bois, était actionné à la main avec une manivelle qui entraînait un gros moulin à vent dont le souffle terminait de séparer les graines des balles et des poussières à travers une série de cribles, tout en calibrant les graines. Ce travail se nommait le vannage.

Les agriculteurs qui ne possédaient pas de tarare vannaient leurs grains avec un van ou « rèdje », sorte de grande caisse en bois dont le fond servait de crible. Il était suspendu par une chaîne à une solive et par un va-et-vient balancé le vanneur faisait voyager les grains qui, petit à petit, passaient au travers du crible. Les pailles et les déchets restaient dans le van.

Avant la mise au point de la batteuse mécanique, on égrenait les gerbes manuellement avec un fléau, « on floyê ». On tapait sur les gerbes avec une sorte de masse en bois pendue à un long manche. On battait ainsi les gerbes en cadence et à plusieurs.

D’autres utilisaient un « bata » ou « spiyeû », sorte d’échelle en bois aux rayons serrés sur lesquels on frappait les gerbes portées à bout de bras. Travail harassant que je faisais avec mon père.

Pour l’avoine, on grattait les gerbes sur un « riveû », une planche garnie de grands clous dressée contre un mur. Cette façon de « river » l’avoine permettait de récolter les balles ou glumes qui étaient très utilisées dans les matelas et coussins des bébés et des petits enfants. Je pense que nous avons tous passé nos premières années sur un matelas de paille d’avoine, si moelleux et renouvelé, au moins, à chaque nouvelle récolte. »

Un immense merci pour la précision de ces explications.

Monsieur Oster Tassigny, de Grand Menil, a, lui aussi, été charmé par les souvenirs de Mme Bultot, il apporte, à son tour, sa petite contribution :

faucheuse et chevaux

 

« Cette photographie date de 1952 et elle montre ce qui faisait alors la fierté de l’agriculteur : une faucheuse lieuse et deux chevaux. Finies les courbatures, la roue porteuse de la faucheuse est pneumatique alors qu’auparavant, elle était en fer…»

 

La Petite Gazette du 26 novembre 2008

D’INTERESSANTES PRECISIONS A PROPOS DU TARARE

Monsieur Raymond Gillet est un passionné d’objets et d’outils anciens, l’évocation du tarare la conduit à se plonger dans ses intéressants ouvrages de référence…

« Cela a fait « tilt » en lisant l’article concernant le diâle volant, publié récemment et, réaction habituelle; j’ouvre le vieux dictionnaire Larousse de 1922, à la rubrique « tarare ». Etonné et surpris de constater que le mot provient d’une localité française; d’où ma réaction : en faire profiter les lecteurs de La Petite Gazette ». Quelle bonne idée :

Le Tarare_NEW

Monsieur Albert Delzandre, de Bomal s/O, nous apprend que dans les années 50, il a, lui aussi, tourné la manivelle du tarare :

« La manivelle entraîne le moulin, avec ses quatre pales en bois ; à l’autre bout de l’axe, une grande roue en métal sert de contrepoids pour aussi un peu réguler le va-et-vient du caisson où sont placés les deux tamis.

Dans les années 60, mon père a placé un moteur électrique pour entraîner la grande roue avec une courroie ; plus de manivelle ! Dès ce moment, le débit de l’air pulsé et le mouvement de va-et-vient sont devenus totalement réguliers, ce qui a permis de produire de belles semences.

On place les grains dans la trémie, on ouvre la porte de la trémie, juste assez pour que les grains avancent en une fine couche, tombent en cascade sur le premier tamis placé à l’horizontale ; pendant la chute, la vent traverse et chasse toutes les parties les plus légères, les paillettes, les barbes et les poussières.

Ce tamis a des alvéoles un peu plus grandes que les grains, ceux-ci tombent au travers du premier tamis, restent seulement sur le tamis les morceaux d’épis, les bouts de paille, les fleurs de chardon qui glissent sur le tamis, avec le va-et-vient et le vent. Ils sortent au bout du tamis et sont éliminés. Les grains tombent ensuite sur le deuxième tamis, placé en pente, les alvéoles sont plus petites que les bons grains. Il laisse donc traverser les fines semences, moutarde, grains cassés. Les bons grains restent sur le tamis, avec la pente, ils s’écoulent dans une gouttière, puis dans le sac. Il existe des tamis avec différentes grandeurs d’alvéoles pour les différentes sortes de grains.

Ayant une moissonneuse-batteuse, je semais un hectare de sélection dans chaque sorte de grain, escourgeon (orge d’hiver, froment, épeautre, avoine). A la moisson, je battais cette semence de sélection à part, puis, en septembre-octobre, je triais toutes les semences nécessaires, pour le semis de tous les autres hectares, en remettant un hectare de sélection de chaque sorte pour l’année suivante.

J’ai fait toute ma carrière d’agriculteur avec ce fidèle tarare qui a servi jusqu’en 2000 ; il est d’ailleurs toujours opérationnel. »

Un grand merci pour la précision de ce témoignage.