LA FIEVRE APHTEUSE DANS NOS REGIONS JADIS

La Petite Gazette du 4 avril 2001

LA FIEVRE APHTEUSE DANS NOS REGIONS SOUS L’ANCIEN REGIME

   La situation dramatique dans laquelle se débattent aujourd’hui les éleveurs de bi-ongulés n’est pas, semble-t-il due, cette fois, à une dérive étonnante des techniques mises en œuvre pour l’élevage des bêtes. Rien à voir donc avec la maladie de la vache folle qui attaque ces pauvres bêtes auxquelles on a donné à absorber leurs parents réduits en farine !

La fièvre aphteuse a, par le passé, gravement touché nos régions qui, à l’heure où j’écris ces lignes sont encore (et heureusement) à l’écart des zones touchées par l’épizootie. Monsieur René Gabriel, de Roanne-Coo, m’a fait parvenir des extraits d’une extraordinaire chronique rédigée, il y a plusieurs siècles, par un moine malmédien ; je vous invite à découvrir ce document exceptionnel  et les commentaires de mon correspondant:

« Nos anciens croyaient que les comètes et autres manifestations de ce genre étaient présages de malheurs et de calamités. Lors de la consultation d’anciennes chroniques, il arrive fréquemment, qu’après de telles manifestations, le rédacteur évoque ces circonstances fâcheuses. Suivons  une de ces chroniques (avec respect de l’orthographe de l’époque), écrite par un moine malmédien :

« En 1682, au mois d’aoust, on vit encor une comette pendant 8 jours, mais beaucoup plus petite que le precedente.

La meme anné, il y eu une grande consternation pour lam aldie des betes à corne. Elle avoit commencé du coté de la Suisse et elle a passé d’un lieu a l’autre. Il venoit aux betes une vessie à la langue, le remede étoit d’ouvrir la vessie avec un instrument de fin argent ce pourquoi on faisoit quelques crins, comme pour scier dans une demi kopstuck monnoie d’Espagne, on ouvrit avec cela la vessie, puis on bassinoit la langue avec du vinaigre, du sel et du souffré melé ensemble jusqu’à guérison, d’autres usoient d’ail. »

Monsieur Gabriel poursuit son commentaire en nous rapportant ce que sa maman, 80 ans, lui a dit sur ce sujet : « Auparavant, on ne s’inquiétait pas outre mesure de cette maladie et on buvait le lait des bêtes. La corvée des enfants, quand la saison le permettait, était d’aller ramasser des pommes sauvages que l’on donnait à manger aux animaux. » Cette nourriture aigre n’est pas sans rappeler l’usage du vinaigre évoqué dans la chronique malmédienne remarque fort justement mon correspondant avec qui, la semaine prochaine, nous parcourrons un texte de 1762 parlant de cette maladie en France (symptômes, remèdes, précautions).

Monsieur Maurice Fanon, de Bomal, qui nous avait apporté beaucoup de renseignements fort intéressants sur les « rinnètes », avait également tenu à préciser que cette affection bénigne, connue plus largement sous le nom de « muguet », affectait également les animaux.

« Même les chevaux souffraient du muguet ou « rênète des dj’vås ». Le remède était poétique à souhait : un collier rustique de « rinnes des prés » (« pîs d’gade » à Tohogne). On le passait au col de l’animal, puis on lui faisait un bâillon. En même temps, on chargeait une pieuse vieille femme de commencer une neuvaine. A quel(le) saint(e) ? »

Une petite recherche dans ma documentation me permet d’apporter un petit élément de réponse. En consultant Le Rituel de Magie Blanche de Benjamin Manassé (éd. La diffusion scientifique, Paris, 1991), je découvre que dans les cas de muguet (chez les oiseaux et chez les gallinacés) il convient de faire une neuvaine à saint Marcou.

A la question de M. Fanon, j’ajouterai celle-ci « Pourquoi une vieille femme ? »

La Petite Gazette du 11 avril 2001

LA FIEVRE APHTEUSE DANS NOS REGIONS SOUS L’ANCIEN REGIME

   Avec Monsieur René Gabriel, de Roanne-Coo, retrouvons description et remèdes concernant cette maladie contagieuse qui continue à faire les gros titres de toutes les informations écrites et parlées. Après avoir consulté pour nous la chronique malmédienne évoquant l’année 1682, notre chercheur a relevé des informations intéressantes (reproduites dans le style et l’orthographe de l’époque) dans un écrit publié à Paris, en 1762, : La Nouvelle Maison Rustique, traité des choses de la campagne et particulièrement des maladies des animaux.

« La Maladie qui a attaqué les Bêtes à cornes et les chevaux dans la Généralité d’Auvergne et qui s’est introduite sur la fin du mois d’Avril 1731.

   Cette maladie se découvre par une vessie – aphte – qui paroit dessus, dessous et aux côtés de la langue de la bête malade. Cette vessie est blanche dans sa naissance, rouge ensuite, et dans un instant presque noire : elle croît et laisse après elle un ulcère chancreux qui croisse dans l’épaisseur de la langue en avançant du côté de la racine, la coupe en entier, et fait, peu de temps après, périr l’animal. Monsieur Gabriel précise que cette description, selon un vétérinaire de Trois-Ponts, est nettement exagérée. On voit, dans les vingt-quatre heures, le commencement, le progrès et la fin de cette maladie.

   Elle est d’autant plus dangereuse, qu’elle ne se manifeste par aucun symptôme extérieur et que la bête malade boit, mange et travaille à son ordinaire jusqu’à ce que la langue soit tombée.

   Il faut donc pour prévenir les suites fâcheuses de cette maladie, avoir une attention infinie à faire visiter deux ou trois fois par jour la langue de toutes les bêtes à cornes, afin de prendre le mal dans sa naissance et  sur-tout l’on ne doit point se tranquilliser sur l’éloignement de cette maladie. L’expérience vient d’apprendre que, quoi qu’elle fût à une distance raisonnable de la ville de Gannac -Auvergne-  toutes les paroisses des environs de cette ville, et à une demi-lieue à la ronde, en ont été infectées dans le même jour, sans qu’il y ait eu aucune communication d’une paroisse à l’autre.

   Le remède préservatif pour les bestiaux, qui ne sont point encore attaqués de cette maladie, est composé des drogues suivantes, pour chaque bête.

   Prenez thériaque ou orviétan, trois dragmes (précisons qu’un dragme ou drachme est la huitième partie de l’once soit 3,824 grammes) ; gingembre, girofle et canelle, un dragme ; genièvre en grains et poivre concassé, deux  dragmes de chacun ; et une muscade de moyenne grosseur, qu’il faut concasser : faites infuser le tout dans un pot couvert, pendant cinq ou six heures au moins, dans une pinte de bon vin rouge.

   Avant de donner le remède, remuez bien le tout, de manière que le marc suive l’infusion ; et ne le donnez qu’après que la bête a été cinq ou six heures sans manger.

   Ce breuvage ne peut faire que du bien aux bestiaux qui le prennent.

   Si, en visitant les bestiaux, on aperçoit une ou plusieurs vessies – aphtes – adhérentes à la langue, il faut, sur le champ, avec une cuillier ou autre pièce d’argent, crever la vessie, en enlevant la peau et racler la plaie jusqu’au sang ; ensuite continuer et la laver avec de l’eau de fontaine ; et, pour le mieux, avec du fort vinaigre dans lequel on aura mis du sel pilé, du poivre, de l’ail concassé et des herbes fortes, si on en a. Cela fait, on couvre la plaie de sel bien fin, après l’avoir bien frottée avec une pierre de vitriol Chypre.

   Si l’on trouve l’ulcère formé, il faut usé du même remède et le réitérer, dans l’un ou l’autre cas, deux ou trois fois par jour, jusque guérison.

   On prétend que, quand la vessie se trouve sur la langue, on doit faire saigner la bête au cou.

   Cette maladie s’est fort étendue en 1731 ; elle a attaqué aussi les chevaux. On en attribue la cause à la grande sécheresse et à la quantité prodigieuse de chenilles qu’il y a eu cette année. »

    Monsieur Gabriel fait remarquer, fort judicieusement, que ce texte, comme celui du chroniqueur, moine de Malmédy, réclame l’usage d’un objet en argent pour ouvrir la vessie ! Pour le reste, je pense, comme mon correspondant, que ce remède, s’il n’est pas salutaire, ne peut certainement faire aucun tort aux bêtes.

La Petite Gazette du 2 mai 2001

LA FIEVRE APHTEUSE DANS NOS REGIONS

   A l’heure où je rédige ces lignes, nos régions résistent toujours, et ce n’est que tant mieux, à la terrible épidémie sévissant dans quasiment tous les pays voisins. Après le regard porté, grâce aux anciens documents sur cette maladie, j’aime à vous rappeler une réalité régionale autrefois bien connue. Bien sûr, la fièvre aphteuse, appelée « cocotte » en nos contrées, est très contagieuse. Contrairement à ce que l’on entend généralement aujourd’hui, elle était considérée, hier, comme transmissible à l’homme et j’ai rencontré plusieurs personnes qui m’ont affirmé l’avoir contractée ou connaître quelqu’un qui en a souffert. Avant la dernière guerre, on savait très bien que ce mal était endémique dans certaines régions, les polders hollandais par exemple.

La concurrence du blé américain ayant causé l’abandon de zones de culture où les rendements étaient faibles, des fermiers de chez nous ont rendu à l’élevage des superficies alors réservées à la culture. Ils ont constitué leurs cheptels avec des bêtes achetées en Hollande ; c’est alors que la fièvre aphteuse fit son apparition en Belgique où elle était quasiment inconnue. Très vite, l’épidémie prit des proportions qui obligèrent le gouvernement à prendre des mesures de mise en quarantaine des bêtes achetées hors de nos frontières. L’Ardenne échappa au fléau durant très longtemps, mais une épidémie, d’une rare violence, la toucha en 1900. Les moyens mis en œuvre pour s’en préserver ou pour limiter le nombre de bêtes atteintes étaient les suivantes : bains de pieds à la chaux, badigeonnage de la bouche des animaux au vinaigre et, bien entendu, bénédiction des étables.

Dans le Pays de Herve, la même cause provoquait les mêmes effets. On constata néanmoins qu’un fermier de Battice avait vu son troupeau tout à fait épargné ; or, la seule chose qui distinguait ce fermier de ses collègues résidait dans le fait qu’il fréquentait régulièrement l’abbaye de Val-Dieu. Aussi, quand une nouvelle épidémie toucha la région vers 1920, un grand pèlerinage fut organisé durant l’été.

A la même époque, Liège avait également ses « cocottes » (on dira par la suite ses « poules ») qui se rendaient régulièrement en Hors-Château pour prier saint Gérard dans l’espoir qu’il leur assure une nombreuse clientèle ! C’est évidemment un autre sujet.

Madame Léona Biet, d’Awan-Aywaille, s’est souvenue pour vous d’une attaque de ce mal :

« Vers 1924, chez mes parents, le bétail a eu la fièvre aphteuse. On a donc appelé le vétérinaire qui a conseillé de laver la langue des vaches avec de l’eau vinaigrée et d’étendre de la chaux devant l’entrée des étables. Deux vaches ont été atteintes par la maladie, mais le reste du bétail qui se trouvait dans la même étable, a été épargné ! Pendant cette période, nous avons continué à consommer du lait, à écrémer et à faire du beurre comme précédemment. Le rendement du lait était diminué parce que les vaches mangeaient difficilement, mais, après quelques jours, elles se nourrissaient de nouveau comme avant la maladie. »

Toutes celles et tous ceux qui ont connu ces épidémies passées sont unanimes pour déclarer ne pas comprendre pourquoi on abat, aujourd’hui, des troupeaux entiers de bêtes saines ! ce n’est évidemment pas un domaine relevant de mes compétences, mais on peut tout de même s’étonner…

La Petite Gazette du 16 mai 2001

QUAND IL EST ENCORE QUESTION DE LA COCOTTE…

Le sujet reste d’actualité et préoccupe toujours … aussi ai-je poursuivi mes recherches dans ma documentation personnelle. L’extraordinaire ouvrage de l’Abbé Joseph Bastin, Les plantes dans le parler, l’histoire et les usages de la Wallonie malmédienne, édité à Liège en 1939 m’a apporté d’intéressants renseignements que j’aime à partager avec vous :

L’auteur nous indique que lors de la « terrible épizootie de cette année 1938 » on a donné au bétail, en guise de protection, de l’Angélique Archangélique, dobe anjèlike ou rècène du Saint-Esprit.

Plus loin, à propos du thym serpolet, poyî, pouyî, il nous dit ceci : « Au dire d’éleveurs qui en font usage depuis longtemps, la plante préserve de la stomatite aphteuse (cocotte). On devrait toujours en avoir en réserve ; malheureusement elle recule peut-être plus que d’autres devant les engrais chimiques. La faire prendre dans le fourrage ou le breuvage du bétail. Elle donnera peut-être une mauvaise saveur au lait, mais la bête sera immunisée en cas d’épizootie. Soigner les bêtes atteintes avec des compresses du décocté de poyî. »

Enfin, il signale encore que « l’Egopode podagraire (herbe-aux-goutteux, pîd d’âwe, pîd d’gade, cette plante, qui déborde souvent des haies dans les potagers, où elle est difficile à extraire, s’emploie à Meiz  (N.D.L.R. entre Malmédy et Francorchamps) contre la fièvre aphteuse (l’écraser et la mettre dans le breuvage).

 

Comme souvent, et c’est bien sûr heureux et souhaité, dans La Petite Gazette, débattre d’un sujet en fait apparaître d’autres, suscite des réflexions et des prolongements. Ce sujet ne fait pas exception à cette règle.

La Petite Gazette du 11 avril 2001

PENSEES D’UN AGRICULTEUR UN PEU DESABUSE

   Monsieur A. Rulot, de Bois et Borsu, nous a, à plusieurs reprises, fait parvenir des textes et des souvenirs relatifs aux paysages de son enfance, mais aussi à tout ce qui fit les grands tourments du siècle écoulé. Aujourd’hui, un peu amer, il jette un regard sur sa profession.

« Il est bien difficile de traduire, dans nos sens en émoi, ce que nous les agriculteurs, souvent déconsidérés, mal rémunérés, nous pouvons éprouver dans nos sentiments les plus profonds, les plus nobles.

Après notre vie offerte à la plus grande action humanitaire, essentielle entre toutes, y pensons-nous ? Nos peines ont apporté sur la table de la grande famille humaine toute la nourriture issue des champs. Cette manne terrestre, fruit de nos plaines fécondes, par nos soins, n’est-elle pas élémentaire, substantielle, exclusive à la condition, à la constitution de la vie, de nous tous. Au crépuscule de notre pérégrination sur terre, nous pouvons mieux comprendre, discerner la mission élevée, primordiale qui nous était dévolue : nourrir les hommes. »

 

Un grand merci à mon correspondant pour avoir partagé avec La Petite Gazette ces pensées qui sont certainement dans l’esprit de très nombreux travailleurs de la terre en ces temps si difficiles pour eux…

 

La Petite Gazette du 22 mai 2001

A MILLE LIEUES DES DEGATS PROVOQUES PAR  LA FIEVRE APHTEUSE…

   Mary Bertosi est une conteuse ardennaise ; à quelques reprises déjà, La Petite Gazette vous a permis de découvrir quelques textes dus à sa plume ; en voici un autre échantillon :

   Jacques, le petit pâtre

   Depuis des siècles et encore jusqu’à la guerre de 1914, les Ardennais avaient une vie rude et pauvre, seuls les seigneurs menaient grand train car tout leur appartenait, les terres, les forêts, les châteaux et les pauvres maisons et même les gens étaient soumis au seigneur et devaient obéissance et travail ; moyennant quoi le seigneur les nourrissait pauvrement car la moitié des récoltes lui était due, et il devait les protéger en cas d’attaque. Quelques métayers plus riches ou quelques commerçants qui faisaient de bonnes affaires pouvaient vivre un peu mieux sans dépendre entièrement du châtelain.

   Un seigneur de La Roche qui régnait en ce temps-là était particulièrement dur et méchant. Il était craint à plusieurs lieues à la ronde et nul n’osait le défier. Il régnait en despote sur son territoire. Un de ses serfs qui avait une famille nombreuse décida de placer le plus jeune de ses enfants, qui n’avait que 8 ans, chez un riche fermier du pays de Hives, à quelques kilomètres de La Roche. Il n’était pas rare à cette époque de placer ses enfants à droite ou à gauche, ainsi au moins ils pouvaient manger tous les jours et gagner quelques sous par an.

   Le petit Jacques fut donc conduit par son père chez le fermier pour y devenir pâtre, malgré ses pleurs et la douleur de la séparation d’avec sa famille. Jacques n’avait pour tous vêtements que ceux qu’ils portaient sur lui et une méchante paire de sabots déjà bien usés. La fermière, qui était brave femme, lui donna une grande cape de laine qui le protégerait des pluies et du vent ainsi qu’un magnifique canif, si beau que Jacques en fut ravi, car il n’avait jamais reçu de cadeau. Jacques, enchanté, dit à la fermière : « Maîtresse, ce canif que vous m’offrez fera un jour votre fortune. » La fermière sourit en le regardant partir avec le troupeau de moutons et se dit « Pauvre petit, le voilà bien content de peu ! » et elle n’y pensa plus. Jacques conduisait ses bêtes dans les prés aux herbes grasses qu’ils savaient les meilleures pour les brebis.

   Pendant que les moutons broutaient, bientôt il s’ennuya, son chien de berger veillait si bien qu’il ne devait presque pas s’occuper des bêtes. Alors il eut l’idée de couper une branche de coudrier et se mit à la tailler avec son beau canif et cela jour après jour. Il travailla tant et si bien qu’il en fabriqua une petite flûte et, lorsqu’il eut terminé et qu’il souffla dedans, un son merveilleux se fit entendre. Jacques, enchanté, continuait de jouer des airs qui venaient on ne sait d’où !

   Je vous propose de retrouver le petit pâtre de Mary Bertosi la semaine prochaine.

La Petite Gazette du 30 mai 2001

A MILLE LIEUES DES DEGATS PROVOQUES PAR LA FIEVRE APHTEUSE…

   Comme promis, nous retrouvons Jacques, le petit pâtre de Mary Bertosi, là où nous l’avions laissé la semaine passée : auprès de ses moutons.

L’époque de l’agnelage arriva, Jacques dut s’occuper des brebis et des agneaux qui naissaient et qui restaient à l’étable quelque temps. Au printemps suivant, le troupeau avait doublé et les fermiers étaient fort contents, ils offrirent à Jacques une nouvelle paire de sabots pour le remercier de son bon travail.

   Un jour qu’il gardait ses bêtes au Pré Collin sur les terres du seigneur, celui-ci arriva avec une meute de chiens de chasse ; ses cavaliers, lancés au galop, foncèrent dans le troupeau. Beaucoup de moutons périrent et cela amusa fort le seigneur. Jacques pleura de rage et d’impuissance. Comment expliquer un tel carnage au fermier ? Que faire ? Alors il prit sa flûte et se mit à jouer un air si triste qu’on l’entendit jusqu’à La Roche. Ses larmes coulaient tout le long de la flûte ; il pleura tant et tant qu’une petite mare se fit autour de lui et se mit à couler doucement vers le ruisseau tout proche. Il joua ainsi pendant des heures et, quand le soir tomba, Jacques ne vit pas revenir le seigneur et ses cavaliers ; et ceux-ci foncèrent à vive allure à travers le ruisseau. C’est alors que l’eau monta brusquement, que la pluie se mit à tomber drue et froide, un vent glacé terrible se leva. Les chevaux restaient cloués sur place, piaffant, hennissant ; le seigneur hurlait et bientôt il fut recouvert par un torrent de boue énorme qui le noya, lui, mais aussi ses hommes, ses chevaux et ses chiens. Les éléments déchaînés s’arrêtent brusquement, le calme revint. Jacques alors joua un air plus gai et, dans le petit matin qui se levait, il eut la surprise de voir sortir du bois un troupeau de belles brebis, bien plus  grasses que celles qu’il avait perdues, avec chacune plusieurs agneaux vigoureux, ce qui était fort rare ! Il en vint tant et tant que Jacques ne sut plus les compter, il en fut si heureux qu’il joua de la flûte en dansant tout autour du troupeau en le ramenant à la ferme. Quelle surprise pour les fermiers ! Jamais on avait vu de bêtes aussi belles, aussi grasses, aussi vigoureuses. La fermière permit à Jacques de rentrer chez lui avec une bourse remplie de pièces d’un or qui ferait vivre sa famille pendant longtemps.

   Dans le pays, on raconte que chaque larme de Jacques, mêlée à chaque note de musique, s’était transformée en mouton car la flûte de Jacques était enchantée et, grâce à elle, le pays prospéra et le nouveau seigneur fut bon pour ses sujets. Malheureusement, de nos jours, on a perdu la trace de la flûte enchantée.

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