QUAND UN OUTIL INSOLITE NOUS CONDUIT AU FAUCHAGE MANUEL

La Petite Gazette du 7 mars 2001

OBJET MYSTERE… OBJET CURIEUX… OBJET INSOLITE

Cette rubrique rencontre toujours un admirable succès auprès de vous toutes et de vous tous et vous mettez toujours votre point d’honneur à identifier tous ces objets curieux dont j’aime à vous soumettre les photographies. En sera-t-il encore de même cette fois-ci avec cet objet dont Mme Léonard, de Comblain-au-Pont, m’a envoyé le cliché ci-après ?

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Ma correspondante s’interroge sur cet outil dont elle ignore et l’usage et le nom : « le manche de bois de cet outil mesure un mètre de long, 1,5 cm d’épaisseur et 3 cm de largeur avant de s’élargir à son extrémité et de se terminer en pointe de flèche ; l’outil de fer à l’autre extrémité a une longueur de 25 cm. Est-ce que l’encoche présente dans le manche, au vu de son étroitesse, n’était pas destinée à une main féminine ? » Comme d’habitude, vous savez que tout ce que vous savez à propos de cet outil nous intéresse ; j’espère que vous aurez la gentillesse de nous écrire à son propos et je vous en remercie d’ores et déjà.

 

La Petite Gazette du 21 mars 2001

OBJET CURIEUX… OBJET INSOLITE… OBJET MYSTERE…

Il y a peu, vous avez découvert ce dessin représentant un objet qui constituait un mystère pour Madame Léonard, de Comblain-au-Pont. Vous êtes vraiment formidables car, déjà nous savons de quoi il s’agit.

Grâce à des courriers de Messieurs Mieler, de Comblain-au-Pont, et de Monsieur Marcel Kelmer, de Marche-en-Famenne, cet objet est déjà identifié : il s’agit d’un instrument utilisé par les faucheurs du temps passé. La semaine prochaine, je vous donnerai tous les détails recueillis et vous proposerai plusieurs dessins les illustrant. A suivre donc…

La Petite Gazette du 28 mars 2003

OBJET CURIEUX… OBJET INSOLITE … OBJET MYSTERE…

Monsieur Stéphane Mieler, de Mont Comblain, me dit que, s’il ne connaît pas le nom de cet objet, il en connaît fort bien l’usage.

« Avant les années 1950, on utilisait encore, principalement dans les Flandres, la « squèye », petite faux que l’on tenait d’une main pour couper les céréales (froment, avoine, orge) au temps de la moisson.

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L’encoche, dans l’outil dont le dessin était proposé, servait à y introduire la lame de la « squèye » pour la transporter durant les déplacements d’un champ à l’autre, en tenant la pointe du « crochet », le tout posé sur l’épaule. Lors du retour à la ferme, un emballage s’imposait (un vieux sac, par exemple, noué sur le manche du crochet).

Ce petit croquis permet de mieux comprendre comment on pratiquait alors.

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L’avantage de cette façon de faucher résidait dans le fait que le faucheur faisait les gerbes d’une main et fauchait de l’autre. Il convenait d’encore faire le lien par la suite. En Wallonie, à l’époque, le faucheur fauchait des deux mains et ne faisait pas de gerbes. Le « tchè », sorte de grand peigne, assurait le ramassage après la coupe. »

Monsieur Marcel Kelmer, de Marche-en-Famenne, a fouillé le dictionnaire liégeois de Jean Haust et en a extrait les informations suivantes :

« En certains endroits du Nord et du Nord Ouest de Liège, on fauche les céréales au moyen de la sape ou faux flamande appelée « fâcèye » (Argenteau, Glons) « skèye » (Vottem, Hognoul, Bergilers). La main droite du faucheur tient le « pâmè » (manche de la sape) ; la main gauche manie un crochet appelé « croc’ » (Argenteau), « crokmin » (Jupille), « graw’tê » (Glons). »

Mon correspondant poursuit notre information en nous disant que « un monsieur, âgé de plus de 80 ans, m’a signalé que le trou dans le manche servait à y passer la lame de la faucille pour rendre plus aisé le transport des outils. Ce vieux monsieur a encore vu employer ces ustensiles agricoles. Son frère dispose toujours de cet outil qu’il garde en souvenir. »

Un immense merci à Messieurs Mieler et Kelmer pour leurs précieuses, et précises, informations ! J’imagine que Mme Léonard doit être bien contente de tout savoir, aujourd’hui, sur cet objet qui l’intriguait.

La Petite Gazette du 4 avril 2001

ENCORE A PROPOS DE CET OBJET MYSTERIEUX

D’autres informations me sont venues à propos de cet objet et, vous allez le constater, toutes confirment ce qui en a été dit :

Je remercie M. F. Moreau, de Neupré, qui, comme M. Kelmer, a eu l’excellente idée de consulter le dictionnaire de J. Haust.

Monsieur R. L., de Tinlot, signale que cet objet s’appelle un « pic ». « jadis, les moissonneurs s’en servaient avec une sape (petite faux à manche court). Le pic attirait le grain fauché par la sape pour en faire une gerbe. Dans le manche du pic, la petite encoche sert seulement pour pousser la lame de la sape pour un transport plus aisé des deux outils. »

Monsieur Georges Pineur, de Bois Borsu, nous dit que cet objet est  appelé « pick » et qu’il servait lors du fauchage des blés. « je m’en suis servi pendant la guerre de 1940. De la main gauche, armé de ce crochet, on rassemblait une bonne poignée de blé et de la main droite, avec une petite faux montée en forme de S, d’un coup sec, on tranchait le blé. On renouvelait cette opération cinq ou six fois jusqu’à en avoir assez pour former une gerbe. On fauchait pour tracer un passage à la lisière du champ à moissonner pour y passer avec la moissonneuse-lieuse tractée par deux ou trois chevaux. Ce travail était surtout assumé par Flamands, qui venaient faire les moissons en Wallonie. Quant à l’encoche qui intrigue Mme Léonard, elle servait tout simplement à loger la lame de la faux pour le transport de l’outil. »

Monsieur Marcel Peters, de Gouvy, confirme également qu’il s’agit bien d’un outil destiné à ramasser le blé, l’orge, le froment, l’avoine… en vue d’en faire des gerbes. « Le gerbeur porte cet outil à la ceinture au moyen de la fente allongée et ce avec le crochet en fer tourné vers le bas. Il ramasse les céréales, les redresse en bottes contre son corps et les ligature en gerbes . L’outil reste toujours attaché à la ceinture. La mesure de la longueur de cet outil est variable ; elle est fixée en fonction de la taille de celui qui l’utilise. Parfois, elle ne dépasse pas 85 cm. pour permettre aux enfants de faire le travail. On en trouve encore régulièrement dans les vieilles fermes de notre région. »

La Petite Gazette du 23 avril 2001

OBJET CURIEUX… OBJET INSOLITE… OBJET MYSTERE

Dans le prolongement de tout ce que nous avons déjà publié au sujet de cet objet curieux que nous avait soumis Madame Léonard, de Comblain-au-Pont, j’aime à signaler que les membres du Cercle d’Histoire et Musée de Marchin-Vyle se penchent sur le contenu de La Petite Gazette lors de leur réunion mensuelle. C’est ainsi que M. Léon Colson, de Huccorgne, m’a fait parvenir un intéressant courrier dont il a puisé la substance dans le dictionnaire liégeois de Jean Haust.  Ces informations nous étant déjà parvenues par ailleurs, nous ne les republierons pas, mais nous ouvrirons néanmoins nos colonnes à la reproduction qu’il a faite de l’illustration présente dans cet extraordinaire ouvrage de référence.

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Monsieur René Toussaint, de Harzé, revient quant à lui sur des propos tenus à propos de cet outil. « S’il est possible que le graw’tê ait été utilisé dans les Flandres avant 1950, je me souviens très bien m’en être servi, quand j’avais 13 ans, en 1943, à la ferme des Floxhes, à Anthisnes. C’est en recourant à ces outils que l’on fauchait autour des champs de froment, d’avoine ou d’orge pour ménager le passage nécessaire aux trois chevaux tractant la faucheuse lieuse. »

Monsieur Georges Riollay, de Neupré, apporte un éclairage nouveau au sujet de cet objet : « En Gascogne, les ouvriers gemmeurs (résiniers) se servaient et se servent encore de ce genre d’outil appelé « crampon » pour récolter la résine des pins. Je suppose, poursuit mon correspondant, qu’en Ardenne il en était de même. Le travail des gemmeurs consistait à enlever une petite partie d’écorce et, avec la pointe de cet outil, faire une entaille dans l’arbre. Ensuite, ils plaçaient, en dessous, un récipient dénommé « crot » afin d’y recevoir la résine ou gemme. Ce métier de gemmeur est appelé à disparaître car la production industrielle supplante cette manière de procéder. »

Merci à tous pour ces témoignages et ces informations.

La Petite Gazette du 27 juin 2001

REVENONS UN MOMENT SUR L’USAGE DU GRÂV’TÈ

La Petite Gazette  a publié de nombreuses réactions déjà à propos de cet objet dont Mme Léonard, de Comblain-au-Pont, nous avait proposé le dessin, mais il nous a semblé intéressant d’y revenir à nouveau.

Monsieur Léon Mathot, de Haillot, m’avait écrit au sujet de ce grâv’tè et son témoignage apporte quelques précisions au sujet de cet outil :

« Ce type de faux a été utilisé pour la première fois dans ma région (Andenne) dans les années 1942 – 1943, au grand étonnement des agriculteurs du coin. C’est effectivement un agriculteur flamand (il venait de faire l’acquisition d’une ferme dans le village) qui l’utilisait et la maniait avec beaucoup d’adresse. Ce qui était important, c’était l’usage simultané du bâton muni d’un crochet (grâv’tè sur le croquis paru le 27 avril). En effet, le faucheur retenait le blé coupé dans le crochet et déposait ainsi de petites gerbes sur le sol au fur et à mesure de sa progression.

Je n’ai jamais vu, poursuit M. Mathot, un seul agriculteur du coin se servir de cet engin. A noter que la position de travail, très courbée, était fatigante ; ce type de faux ne devait convenir qu’aux personnes de petite taille !

Enfin, conclut mon correspondant, je reste perplexe à propos de l’information communiquée par M. Riollay. Je ne vois pas comment la « facèye » puisse servir à faire des entailles dans les troncs d’arbre ; la lame ne pourrait résister longtemps à ce genre d’usage. Je me demande s’il n’y a pas confusion avec une sorte de courbet à manche long dont se servaient les forestiers pour élaguer les arbres ou pour dégager les jeunes plants qui grandissent au milieu des buissons. Ce type de courbet peut effectivement servir à faire des entailles dans les troncs. »

Merci pour toutes ces précisions.

La Petite Gazette du 23 janvier 2002

AU TEMPS DU FAUCHAGE MANUEL

Madame Henard-Cornet, de Hives, a eu l’excellente idée de m’écrire pour me confier les souvenirs qu’elle conserve du temps où son papa fauchait à la main.

« Si mes souvenirs sont bons, mon père fit ses derniers fauchages manuels dans les années 1924-1925. Il partait de grand matin, au premier chant des oiseaux, avec sa grande faux sans oublier le coffin, « li coirny » attaché derrière le dos et dans lequel pn mettait la pierre à faux, trempée dans de l’eau vinaigrée et qui servait des dizaines e fois à aiguiser la lame de sa petite chansonnette.

Le lendemain, munis de fourches, on allait « disonner », éparpiller l’herbe et la retourner deux ou trois jours après, pour enfin en faire de gros melons, que l’on retournait le jour du charriage pour reprendre l’humidité pompée dans le sol.

Alors on arrivait avec le gros lourd chariot tiré par les deux chevaux de trait avec les grosses roues en bois ferrées par de beaux bandages forgés par notre bon maréchal ferrant. On ne devait pas oublier la perche et les deux fourches, surtout la grande qui servait à soulever les dernières « croyées ».

Il restait alors deux opérations : le peignage, en prenant le petit râteau en bois afin de faire descendre le foin qui aurait pu se perdre sur le chemin du retour. Il fallait alors soulever la perche attachée devant par une grand chaîne et également à l’arrière car celle-ci rattachée au « tir dial » qui, maille par maille, pressait fortement le foin. Il arrivait, mais très rarement, dans les terrains fort accidentés, que le foin « vêle » et il fallait recommencer tout le travail.

Pour nous, les enfants, la fenaison n’était pas terminée. En hiver, défense de monter sur les tas, mais nous devions tirer le foin mèche par mèche à l’aide d’un gros crochet en fer, dont je possède toujours un spécimen, afin de rationner le bétail jusqu’au printemps. »

Un grand merci pour ces souvenirs qui, on le ressent très fort, vivent toujours intensément dans la mémoire de ma correspondante.

La Petite Gazette du 28 août 2013

EN HAUTE ARDENNE, ON FAUCHAIT BIEN PLUS TARD…

Comme toujours quand il s’agit d’évoquer la Haute-Ardenne, c’est vers notre envoyé spécial dans le passé des hauts plateaux, M. Joseph Gavroye, que nous nous tournons :

« En juin, on fauche dans le bon pays. En Haute Ardenne, région pauvre et froide, c’était fin juin ou début juillet. A l’époque et cela se passait encore entre les deux guerres, de nombreux paysans ardennais partaient faucher dans le pays de Herve, région herbagère par excellence, avec une croissance de l’herbe bien plus hâtive. Ils y allaient, munis de leur faux, par groupes rassemblant le père et les fils, au moyen du train et du tram et arrivaient sur les lieux où ils étaient attendus d’année en année. Les coupes terminées, ils regagnaient le haut pays pour y entreprendre ensuite la même besogne.

Mon père, né en 1876, était lui aussi un maniaque de la faux. Comme le racontait si bien Monsieur Bolland, dans son évocation du mois de juin, mon père, levé très tôt le matin et assis sur un sac de jute devant l’enclumette, battait sa faux. Cela se passait dans les environs immédiats de la ferme et tant pis pour les lève-tard, dérangés par les coups répétés du marteau sur la lame d’acier. Ce travail terminé et sans trop s’attarder à table, à l’aube naissante, il se dirigeait vers le pré à faucher. Mon père avait comme habitude de s’équiper d’un parapluie qu’il rangeait à côté de la faux sur une épaule. Certains le raillaient lui reprochant, qu’équipé de la sorte, il allait faire pleuvoir. Il répondait avec humour que, lorsqu’il avait son parapluie, il ne pleuvait jamais… c’était son sentiment.

Une petite anecdote personnelle me revient à l’esprit. Papa et moi avions 53 ans de différence d’âge ; un jour qu’il était équipé de sa faux, je l’accompagnais avec le cheval tirant la faucheuse mécanique. Comme nous arrivions en face du pré à faucher, Papa constata qu’il s’agissait d’un pré d’une contenance d’environ 50 ares d’un jeune trèfle bien droit sur pied. Dans son orgueil du travail bien fait, il me donna l’ordre de déposer la machine à l’ombre d’un chêne et de détacher le cheval avant de rentrer à la ferme. A mon âge, j’avais alors 16 ou 17 ans, une autre génération donc, la chose me choqua mais je m’exécutai sans pouvoir émettre de commentaires, la décision venant du paternel !

Tout l’après-midi, le père Gavroye, faucheur émérite, s’adonna à faucher un chemin tout autour du terrain afin d’éviter que le cheval ne piétine ce magnifique trèfle. C’était un peu exagéré, mais il avait la fierté du travail bien fait, ce qui prévalait à l’époque.

Actuellement cette façon de faire est dépassée. Tout est fait à la grande échelle. Une partie du foin est abandonnée à la nature. Des machines de plus en plus sophistiquées sont utilisées, le temps presse ainsi que la rentabilité. La faux à main est rangée aux oubliettes ou déposée dans un musée. Finis les battements et l’aiguisage de la lame en acier pourtant si appréciés des anciens. »

LE BATTAGE DE LA FAUX

La Petite Gazette du 6 octobre 1999

LE REBATTEMENT DE LA FAUX

Ce geste traditionnel, aujourd’hui disparu, est encore chargé de souvenirs et d’émotion pour M. José Polet, de Sprimont.

« Le rebattement d’une faux avait ses rites et ses règles. Tout d’abord, le rebatteur sortait sa boîte de tabac à chiquer (li bwète al role) et il découpait une bonne chique (ine tchique) qu’il s’empressait de mettre en bouche et de mastiquer comme s’il s’agissait d’un chewing gum. Vous saurez bientôt pourquoi.

Ensuite, il choisissait une portion de sol relativement dure et sèche, afin d’éviter l’humidité du sol (li crouwin). Il pliait un sac de jute en qutre (ine bacce) qui lui servirait de siège (in’achat lisez in’acha). Enfin, il s’installait de manière à recevoir la clarté du soleil (li djoû) du côté droit.

Une fois bien installé, il plantait l’enclumeau (li bat’mint) au moyen de la penne du marteau (d’elle pène dè martê). Laissez-moi vous préciser, ajoute M. Polet, que ces deux outils étaient fabriqués par le forgeron du village et qu’ils ne servaient qu’à ce seul usage.

faux

 M. Erasme Polet, le papa de M. José Polet, occupé à « r’batte si få »

Sur la photo, précise mon correspondant, vous ne voyez pas le troisisème élément des « bat’mints ». Il s’agit d’une lanière de cuir (côrê) qui permettait d’attacher ensemble les deux autres éléments, de manière à pouvoir les porter pendants sur l’épaule.

Voyez, sur la photo, la bonne manière de maintenir la faux : bien à l’horizontale, calée entre le coude et la jambe légèrement relevée.

Le rebattement se faisait à petits coups avec la tête du marteau (li tiesse dè martê). Il fallait éviter d’échauffer (d’eschâfer) la lame, sous peine de détremper (distrimper) l’acier. Il fallait donc humecter (mouyî) la lame, sans trop changer de position. C’est à ce moment qu’intervenait la chique de role (li tchike di role), les anciens batteurs crachaient leur salive sur la faux. »

Tous mes remerciements pour ce témoignage dont la remarquable précision et la photo l’illustrant nous permettent de réellement « voir » comment s’y prenait le batteur!

La Petite Gazette du 2 février 2000

LE BATTAGE DE LA FAUX

    « Lisant avec attention, chaque semaine, La petite Gazette, je voudrais, m’écrit Monsieur Fernand Hotia, de Tinlot,  apporter une information concernant les enclumes pour le battement des faux. Par ma profession de jardinier en château, j’ai employé la faux et, inévitablement, j’ai dû la remettre en état de coupe par le battement avec l’enclume. Occupé un certain temps au Château de la Chapelle, à Limont-Tavier, j’ai côtoyé deux grands spécialistes en la matière, pour ceux qui s’en souviennent, je cite Victor et Joseph Frenay, de Limont. Avant les tondeuses actuelles, ils parvenaient à un résultat de coupe extraordinaire. Avec leurs conseils, j’ai donc appris à battre la faux avec l’enclume traditionnelle. Mais, dans les années 1946-1947, est arrivé à Xhos-Tavier, Monsieur Mathieu Thewissen , avec sa petite famille originaire du pays de Herve. Il a véritablement étonné le monde agricole de la région et apporté une nouvelle manière de faire quant à l’entretien et la conduite des pâturages qui, à son exemple, devenaient des exemples à suivre. En plus, nous l’avons beaucoup apprécié pour sa convivialité et sa philosophie de la nature.

Il apportait aussi une petite révolution dans le domaine de l’enclume. Celle-ci se caractérisait par une surface qui correspondait à la largeur qu’il fallait battre sur la faux. Je joins le dessin de cette enclume, qui m’a gentiment été prêtée par son fils, M. Noël Thewissen.

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Pour ma part, poursuit Monsieur Hotia, je l’ai employée et, après quelque temps d’exercice, c’était parfait. Est-ce que cette enclume était propre au pays de Herve ? Ou était-ce le fruit d’une réflexion sur une technique de M.  Mathieu Thewissen ? En tout cas, il fallait, à mon avis, en parler. Il s’agit peut-être d’un outil démodé aujourd’hui, mais combien fut-il utile, à l’époque,  à tant de faucheurs de talent ! »

    Il est éminemment intéressant de se pencher sur ces gestes de jadis, sans le témoignage de ceux qui ont fait ces gestes, le souvenir même de leur seule existence est compromis à terme.

En son temps, Monsieur Max-Léon Jadoul nous avait fait parvenir la photographie que je vous propose maintenant, est-ce que les enclumes présentées sont les mêmes que celles dessinées par M. Hotia ?

 Faux 2

    Qui se souvient des enclumes importées du pays de Herve ?  Où furent-elles employées ? A partir de quand ? Quels étaient leurs avantages par rapport à l’enclume traditionnelle ? Tout ce que vous savez nous intéresse, partagez vos souvenirs avec nous.

 La Petite Gazette du 1er mars 2000

LE BATTAGE DE LA FAUX, UN GESTE  QUE TOUT LE MONDE N’A PAS OUBLIE !

   Les informations transmises, il y a quelques semaines, par Monsieur Hotia m’ont valu, comme je m’y attendais, pas mal de courriers vraiment très intéressants que j’ai plaisir à partager avec vous tous.

Madame Dessart-Demonceau, de Neuville-en-Condroz, me dit être « une fille de ferme du beau pays de Herve, c’était à Bolland et c’était l’usage dans le temps, dès mon plus jeune âge. »

« Mon père, m’écrit-elle, m’a appris à battre la faux sur exactement la même enclume que celle de la photo représentée dans La Petite Gazette. Pour ce faire, on enlevait la lame du manche et, de la main gauche, on tenait l’extérieur de la lame. Avec un marteau, tenu de la main droite, la lame posée le tranchant sur l’enclume, on frappait à petits coups, en finissant par l’extérieur, tout en la faisant glisser de gauche à droite et de droite à gauche jusqu’à l’obtention d’un tranchant égal à celui d’un rasoir. Si mes souvenirs sont bons, cela devait durer une bonne demi-heure.

Cette enclume était très courante au pays de Herve et comme il y avait beaucoup de fenaisons, « pays vert oblige », on remettait souvent le travail sur l’enclume. Le pays étant vallonné, le cheval tirant la faucheuse ne pouvait aller partout, c’est donc la main de l’homme qui faisait le travail. Bien des années plus tard est arrivée la jeep et, à sa suite, le tracteur, mais l’enclume servait toujours.

Pour conclure, quelqu’un pourra-t-il me dire si Monsieur Thewissen, évoqué par Monsieur Hotia, ne pro   venait pas de St-Remy ou des environs d’Aubel quand il est venu habiter Tavier ? »    Si quelqu’un détient ce renseignement, ce serait vraiment très aimable de nous le communiquer. D’avance, merci.

Monsieur Ivan Mahy, de Comblain-la-Tour, se souvient lui aussi de cette enclume servant au battage de la faux.

« J’avais six ou sept ans, après la guerre 40 – 45, et je me rappelle que Jules Godefroid, de Comblain-la-Tour, ainsi que le fermier Victor Masson, tous les deux décédés, se servaient de cette enclume pour battre leurs faux. Le marteau qui est sur la photo n’est pas assez gros, car celui dont se servaient Jules et Victor devait peser environ un kilo, il était petit et fort pansu, avec une penne d’environ un centimètre d’épaisseur.

Les anneaux, visibles sur le corps de l’enclume, servaient à la maintenir durant le travail en empêchant qu’elle ne s’enfonce dans le sol. J’ai toujours vu les deux enclumes liées ensemble par un bout de corde. Je pense que l’enclume avec la petite penne devait servir à retendre la faux. En  effet, la faux avait un bord d’une largeur de 1,5 cm côté manche et environ 1 cm du côté de la pointe de la faux ; ce bord servait à retendre la lame de la faux, car, à force de battre la lame, elle se détendait.

Enfin, je me souviens encore que celui qui battait la faux trempait régulièrement la Faux 3penne de son marteau dans un mélange d’eau et de vinaigre ; le même mélange que celui utilisé lors de l’aiguisage à la pierre. Il trempait la pierre dans un gossait, m’écrit M. Mahy,  ce petit bac en bois que le faucheur portait à la ceinture, mais qui pouvait être enfoncé dans le sol car la pointe, sous le récipient, le maintenait droit. » (N.D.L.R. Jean Haust parle quant à lui du cohî ou gohî, le coffin dans lequel le faucheur porte li pîre di fâs.)

 

 

 

 

 

 

 

Monsieur José Polet, de Sprimont, qui, en octobre dernier, nous avait proposé une si belle photographie de son papa battant sa faux, tient à nous apporter de nouvelles précisions après avoir découvert l’enclumeau décrit par M. Hotia.

« Cet enclumeau doit être d’origine allemande ; lors de la débâcle après 14- 18, des Allemands firent halte à Lincé, à la ferme où mon père travaillait. Ils manquaient de pain pour eux et de pitance pour leurs chevaux faméliques. Ils déchargèrent un char de matériels divers dont il n’avait plus l’usage : beaucoup de fil barbelé, des pelles, des bêches, des haches et un lot d’outils divers, dont un enclumeau du type décrit dans La Petite Gazette.

En échange, ils exigèrent une fournée de pains pour eux-mêmes, de l’avoine et du fourrage pour leurs chevaux. De plus, ils réquisitionnèrent deux chevaux et un conducteur, ce fut mon père. D’une seule traite, ils effectuèrent le trajet de Sprimont à la frontière allemande, dans la région de Waimes.

     Voilà pourquoi, je pense que l’enclumeau dont nous parlons est de fabrication allemande. Pour l’avoir manipulé, je puis affirmer qu’il s’agissait d’un outil de très bonne facture, de type industrielle. »

Merci à vous toutes et à vous tous qui essayez de rassembler un maximum d’informations sur tous les sujets que nous abordons dans cette chronique.

La Petite Gazette du 29 mars 2000

LE BATTAGE DE LA FAUX

Presque toujours, et c’est très bien ainsi, la publication d’un témoignage ou d’un avis sur l’un des sujets évoqués est génératrice de nouveaux courriers. Suite aux explications de Mme Dessart-Demonceau au sujet de la fenaison au pays de Herve, Monsieur Lucien Bourgraff, de Gouvy, m’adresse les précisions suivantes :

« Au pays de Herve, le temps de la fenaison était en avance de plus ou moins 3 semaines sur notre région, ce qui permettait à de petits fermiers de  chez nous, bons faucheurs à la faux, d’aller gagner un peu de cet argent dont ils avaient tant besoin. Un cousin de mon père, Nicolas Lentz, et l’un de ses voisins, René Kayls, allaient ainsi, chaque année, faucher à Soiron, chez un fermier dont j’ai oublié le nom. Je ne me souviens plus s’ils emportaient enclumes et faux ou si, sur place, ces outils étaient fournis par l’employeur.

Il y avait des enclumes à tête carrée et plate. Nos faucheurs en possédaient qui n’avaient que la largeur de la batée de la faux. Le marteau utilisé devait rester bien plat et, pour cette raison, ne servait à aucun autre usage. »

Comme s’il avait voulu illustrer les propos de M. Bourgraff, Monsieur Gaston Hankard, de Aye, m’a fait parvenir une photographie de la panoplie du faucheur.

Faux 4

Cette photo nous montre, de gauche à droite, l’enclumeau (supportant un coin de hêtre destiné à recaler la faux si nécessaire), la clé de faux, la pierre à aiguiser, le coffin et le marteau à manche court. (N.D.L.R. Cette photo a été publiée dans La Petite Gazette, durant l’été 1995.)

Un grand merci à mes correspondants pour leur contribution à la sauvegarde de tous ces souvenirs.