Ces tours pyramidales en bois, au coeur d’un vaste projet cartographique.

Monsieur Joseph Toubon nous confie cette remarquable, et très explicite, contribution démontrant très clairement les raisons qui ont conduit à l’édification de ces tours pyramidales en bois plusieurs fois évoquées et illustrées par MM. Gavroye et Léonard. Qu’il en soit chaleureusement remercié.

« Lors de sa triangulation de la Belgique (alors les Pays-Bas autrichiens), de 1744 à 1748, César CASSINI de THURY (Thury 1714-Paris 1784), dit CASSINI III, n’est pas passé par le duché de Luxembourg ; il n’était pas possible pour FERRARIS de trouver des signaux dont il est question dans la lettre du Ministre des Finances français GAUDIN adressée le 13 juin 1806 aux Préfets des départements..

Jean Joseph dit François, comte de FERRARIS (Lunéville 1726 – Vienne 1814) fut chargé de cartographier les Pays-Bas autrichiens, ce qu’il fit de 1771 à 1778, y compris la Principauté de Liège sans pouvoir bénéficier des cartes de CASSINI pour le duché de Luxembourg. Le temps dont il a disposé excluait la possibilité de dresser une triangulation de 1er ordre ; au mieux, des triangulations ponctuelles de 2e ou de 3e ordre ont pu être exécutées. Même si son travail est parfois imprécis, FERRARIS doit être considéré comme ayant été le premier à dresser la carte des Pays-Bas autrichiens. Ses levers sont effectués plutôt sous forme d’un cheminement qu’à l’aide de la triangulation. La carte de FERRARIS servit à Napoléon pour la bataille de Waterloo, le 18 juin 1815.

Jean Joseph TRANCHOT (1752 – 1815), colonel français, fut chargé en 1801 par Napoléon de la mise en place d’un bureau topographique pour trianguler les quatre départements de la rive gauche du Rhin en vue de réaliser une cartographie complète de cette région : Roër, Sarre, Rhin-et-Moselle, Mont-Tonnerre. Ces départements sont contigus aux départements de l’Ourthe et des Forêts jusqu’au sein desquels le lever sera poursuivi, entre autres jusqu’à la région salmienne, dont à Poteau (Petit-Thier). Son travail se termina en 1807 sur le modèle de la triangulation de CASSINI.

Karl FREIHERR Von MÜFFLING (1775 – 1851) était un général prussien qui fut chargé de poursuivre le travail de TRANCHOT, d’où l’association de leurs deux noms sur certaines cartes « TRANCHOT – Von MÜFFLING« . Ce général fut désigné afin de poursuivre côté prussien le travail de TRANCHOT vu qu’il avait participé à l’établissement de la triangulation de la Westphalie (Prusse). Il vint aussi jusqu’à la région salmienne, qui va jusqu’à la nouvelle frontière de 1815 entre les Pays-Bas (future Belgique, ici Grand-Duché de Luxembourg jusqu’en 1839) et la Prusse.

Le capitaine hollandais ERZEY réalisa la première triangulation de qualité à partir de 1818. Il dressa une pyramide au nord de Petit-Thier, sur le territoire de Logbiermé (Wanne), près de la limite communale avec Grand-Halleux et en bordure ouest du chemin des Frontières qui longe la Prusse et les Pays-Bas d’alors (future Belgique). Ses sommets de triangle de premier ordre étaient situés pour la région, à Wanne, Jalhay (Baraque Michel), Stoumont (Monthouet), Les Tailles, etc. En 1846, son travail fut trouvé trop imprécis par la commission royale belge chargée de le vérifier. La commission releva des erreurs d’angle dues à des erreurs de calcul. Il fut décidé une triangulation générale du royaume qui débuta en 1850-1851 par des travaux préparatoires et le mesurage de la base de Lommel jusqu’au camp de Béverloo.

Les travaux de triangulation générale du royaume commencent en 1867 par le choix des points de 1er ordre, la construction des pyramides et le mesurage des angles, les distances (ou côtés des triangles) étant déterminées par calcul. Seule la base de départ est mesurée avec grande précision. Les mesures des côtés de ces triangles avoisinent, voire dépassent les 20 km. Les pyramides sont établies sur les hauts sommets importants d’où on a une longue vue vers le lointain. Un voire deux paliers sont créés dans les pyramides pour permettre les visées par au-dessus des obstacles naturels comme les arbres. Les sommets des pyramides sont pointus pour servir de repère de visée. Dans la région salmienne, les travaux ont lieu à partir de 1869. Sous les pyramides, sont placées des bornes ou stations géodésiques. Dans leur partie supérieure est placé un rivet qui sert de référence sur la borne pour les mises en station des théodolites destinés aux visées ; pour certaines bornes, c’est au centre d’une croix dessinée sur le sommet plat de la borne. Les stations géodésiques de l’époque portent les dates de 1869-1888 ; en exemples, celles de Logbiermé (déplacée en 1869 à l’est du chemin des Frontières, pratiquement en face du site de l’ex-pyramide d’ERZEY) et de Beho. Pas de mesure vers la Baraque de Fraiture à ce moment mais bien vers la Baraque Michel où la pyramide atteint 18 mètres de haut. Un nivellement général du royaume est réalisé en même temps.

La pyramide de la Baraque Michel de 1893 est détruite suite à des intempéries. Elle sera remplacée en 1909 par une semblable. Ces pyramides en bois resteront en place suite aux mesurages; leur inutilisation provoquera leur ruine puis elles tomberont naturellement et disparaitront du paysage. Ce n’était pas des points d’observation de paysages ou d’autres évènements. À l’intérieur des triangles de premier ordre, on établit des triangulations pour de plus petits triangles de second ordre et parmi ces derniers, on établit d’autres triangles plus petits de troisième ordre. On mesure ensuite en détail tout ce qui se trouve au sein des triangles.

Le 18 novembre 1919, le Ministre RENKIN écrit au Gouverneur de la province de Luxembourg. Il attire son attention sur le fait que nombre d’édifices publics constituent des repères de la triangulation du royaume, ossature de la carte de l’Institut Cartographique National qui doit la tenir à jour. Les travaux de triangulation exigent de longues opérations sur le terrain et des travaux de calcul complexes, d’où le grand intérêt de conserver intégralement ces repères.

Le 5 avril 1935, le Gouverneur de la province de Luxembourg écrit à certains bourgmestres : « En vertu de la réfection de la triangulation du royaume incombant à l’Institut Cartographique Militaire et conformément à l’article 2 de la Loi du 10 juin 1927 sur la conservation des signaux et repères qui servent à l’établissement de la carte du pays, j’ai l’honneur de vous faire savoir que des travaux de géodésie seront effectués dans votre commune. A cet effet, j’ai l’honneur de vous faire parvenir la (les) lettre(s) déterminant l'(les) emplacement(s) où ces travaux seront exécutés« . Suit la liste des communes concernées ; pour la région salmienne et proche, reçoivent cette missive accompagnée de 2 annexes : Beho, Bihain, Limerlé, Mabompré, Mont, Montleban, Dochamps, Samrée, etc.

Une borne géodésique de premier ordre sera placée à la Baraque de Fraiture référencée au 1er avril 1933 dont le but est double : la mesure des coordonnées en triangulation et la mesure de l’altitude. Sur cette borne géodésique, côté ouest, on trouve la mention IGM et côté est, un rivet pour le nivellement général du royaume y est serti. Pour la triangulation, une pyramide en bois est édifiée au-dessus de la borne. Elle sera démolie suite aux rudes combats du carrefour de la Baraque de Fraiture de décembre 1944 et janvier 1945 lors de l’offensive Von RUNDSTEDT. Cette pyramide n’avait pas d’autre utilité même paysagère ou touristique que la triangulation de premier ordre et ne sera pas reconstruite après guerre. Des vérifications périodiques seront effectuées par la suite au niveau du royaume. Par rapport aux anciennes bornes ou stations géodésiques aux environs d’un mètre de haut, comme celle de Logbiermé (1,00 m) ou de Beho (0,90 m), le sommet de celle-ci n’a qu’à 45 cm de hauteur. C’est la raison pour laquelle on ne la voit pas sur les photos de cette pyramide contrairement à celles de la Baraque Michel, de Logbiermé ou de Beho. Il n’y a pas de rivet pour le calcul de l’altitude serti dans les anciennes bornes en pierre de taille comme celle de Logbiermé ou celle de Beho.

L’ancienne station ou borne géodésique de la Baraque Michel a été doublée en 1954 par une plus petite plantée à ± 16,70 au nord de celle-ci et déclarée « borne astronomique », de 0,80 m de haut et encore d’un autre type. Un repère en fonte pour le calcul de l’altitude a été serti dans l’ancienne station géodésique.

Une autre triangulation générale du royaume aura lieu en 1967. Certaines stations de premier ordre sont remplacées comme celle de Logbiermé entourée de grands épicéas, remplacée par de nouvelles. Actuellement, les coordonnées sont déterminées par GPS. »

3 réflexions sur “Ces tours pyramidales en bois, au coeur d’un vaste projet cartographique.

  1. Brillante synthèse, maintenant on sait, entre autres, à quoi a pu servir la pyramide, maintenant disparue, située près de la croix Honay sur les hauteurs de Monthouet. Elle était au sommet, à la cote de 562m.

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  2. Merci à M. Toubon pour ce remarquable exposé sur la triangulation de la Belgique d’alors. Cela me permet de coller la photo à ce commentaire.
    On en apprend des choses avec la Petite Gazette.

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