Les scieurs de long

La Petite Gazette du 3 août 2011

 

Ce métier m’a toujours fasciné… un de mes aïeuls l’a exercé. Je me souviens encore des explications que mon grand-père m’en donnait et d’une anecdote qui, entendue durant mon adolescence, m’avait réellement abasourdi.

Cet aïeul travaillait au fin fond des bois, suivant les bûcherons. Il partait parfois, à la bonne saison, pour plusieurs semaines et se nourrissait de ce que lui offrait la nature : baies et fruits sauvages, champignons… mais aussi petit gibier piégé dont des écureuils et des hérissons ! Un jour, durant une période caniculaire, les scieurs de long s’étaient débarrassés de leurs vêtements et travaillaient le torse nu. Des gendarmes à cheval vinrent à passer et ces représentants de la loi obligèrent les ouvriers à se revêtir car ils les avaient trouvés indécents, là-bas, seuls au fond des bois…

Monsieur V. Clavier me donne l’occasion de vous présenter ce splendide document, évocateur d’un métier aujourd’hui disparu de nos contrées : scieur de long.

 

scieurs de long

 

« Il s’agit d’une photographie des deux scieurs de long de la famille Wenin, de Septon, me précise mon correspondant. Narcisse était né en 1858 et Henri en 1860. Cette famille comptait également trois autres fils Léon, né en 1863, Hippolyte, né en 1867 et qui deviendra maçon, et enfin Eugène, né en 1870 et qui sera agent S.N.C.B. »

Ce magnifique document, mieux que n’importe laquelle des descriptions, nous renseigne sur ce difficile métier de jadis. Les scieurs de long suivaient les bûcherons dans les bois pour y débiter sur place les grumes en madriers et autres planches. Ils restaient parfois plusieurs semaines dans la forêt se nourrissant de ce qu’ils y trouvaient. Mon arrière-arrière grand-père était également scieur de long à la même époque que les frères Wenin. C’était un Antoine, Joseph pense se souvenir mon papa, qui ne l’a pas connu, il était originaire de Terwagne.

Un immense merci à Monsieur Clavier pour ce superbe document.

 

La Petite Gazette du 16 novembre 2011

DANS LE PAYS DE LIEGE, LES SCIEURS DE LONG AVAIENT LEUR CORPORATION

Monsieur Charles Cornet, de Stoumont, évoque l’organisation des corporations dans la Principauté de Liège.

« La photo de M. Clavier, parue en août dernier m’a rappelé bien des souvenirs personnels. Intéressé par l’histoire régionale, instituteur retraité, j’ai pu, grâce à de nombreux documents, découvrir en 1980, année du millénaire de la Principauté de Liège, quelques aspects des 32 Bons Métiers (les corporations) de la cité de Liège. C’est à ce titre que cette photo m’a intéressé.

Les scieurs de long ou soyeurs de long (numéro 17 ou 18 dans la série des 32) avaient comme blason une scie d’or sur fond de gueules (rouge).

scieurs de long blason

Voici le blason du bon métier des scieurs de long tel qu’il est visible sur la façade du palais provincial à Liège

Ils vénéraient la Vierge marie dans l’église des frères mineurs. Leur maison se trouvait au début de Feronstrée, à l’enseigne de la Couronne d’Or.

La photo publiée est suffisamment précise pour comprendre comment ils procédaient.

Un règlement de 1546 interdisait aux compagnons, les membres d’une même corporation, de s’unir en vue de refuser de travailler pour les mairniers (les marchands de bois, n°19, du wallon mairin bois de construction en général) ou toute autre personne en dessous d’un prix convenu. En contrepartie, les mêmes statuts protégeaient l’ouvrier contre le chômage. Ce règlement imposait, entre autres, aux maîtres soyeurs de congédier leurs hommes seulement le vendredi avant midi et l’ouvrier ne pouvait quitter son patron qu’une semaine avant ou après un djama, mot wallon signifiant deux jours fériés consécutifs, (N.D.L.R. il y en avait quatre par an : Noël, Pâques, Pentecôte et Assomption) car en ce moment sa présence à l’atelier est plus que jamais indispensable.

Des conflits ont éclaté entre soyeurs et vendeurs de bois de construction ; ils étaient, dans la mesure du possible, réglés par deux arbitres désignés par chacun des deux  Métiers.

Il est quasiment imposables de parler des soyeurs sans parler des mairniers. Eux seuls pouvaient vendre « denrées de bois, soit rond, soit carré, soit fendu. Comme ce matériau était employé en grandes quantités pour la construction des bâtiments, charpentes, poutres, planchers… ce Métier a une grande influence économique. Liège était un grand centre du commerce du bois venant de l’Ardenne par l’Ourthe navigable. On trouve encore des traces d’écluses, à Hamoir notamment. Les bateaux, à cause de leur proue relevée, étaient appelés des bètchètes.

Les achats de bois ne pouvaient se faire qu’à partir du moment où les troncs étaient arrivés aux rivages de l’Ourthe (Longdoz) ou de la Meuse (Sclessin). Les chantiers des mairniers étaient groupés au quai Sur Meuse.

En 1481, un procès opposa les mairniers et les naiveurs (18) qui, gênés par des tas de madriers, ne pouvaient plus faire haler leurs bateaux (depuis les quais de halage). Le jugement imposa aux mairniers de laisser une berge libre sur une largeur d’environ 5 mètres. De kleur côté, les soyeurs, seuls autorisés à scier des planches, entrèrent plusieurs fois en conflit avec les mairniers en vue d’obtenir de meilleurs salaires.

Les 32 Bons Métiers de liège sont présentés par ordre de préséance depuis le XIVe siècle. Le n°1 est celui des fèbvres (artisans travaillant les métaux sauf l’or et l’argent travaillés, eux, par les orfèvres, n°32). L’ordre des soyeurs et des naiveurs est parfois interverti selon les sources consultées.

Voilà quelques souvenirs d’un cours d’histoire qui m’a fait découvrir Liège et qui a passionné mes élèves et … leurs parents. »

Mon aimable correspondant précise qu’il a puisé ses informations dans un travail réalisé par des étudiants de l’Ecole normale Jonfosse, dans l’ouvrage de Daniel Bovy, Les XXXII Bons Vieux Métiers de Liège et dans « Richesses du Millénaire de l’enseignement communal liégeois »

 La Petite Gazette du 22 janvier 2014

MAGNIFIQUE CHANSON SUR LES SCIEURS DE LONG

Merci à Mme Mariette Liégeois, de Vaux-sous-Chèvremont, de nous transmettre cette chanson évoquant ce métier disparu.

Les sieurs de long

Y’a rien d’aussi habile.

Refrain

Congré, lon la, barbagnat,

Berdingué, réponds : crrré.

Couplet

Y’ a rien d’aussi habile

Que nos scieurs de long.

  1. Quand ils sont sur leurs pièces

En sciant du chevron.

  1. Le maître vient les voir

Courage, mes garçons.

  1. Quand l’ouvrag’ sera faite

Bouteille nous boirons.

  1. Nous irons voir nos femmes

Tous ceux qui en auront.

  1. Y’ a plus l’petit Pierre

Mais nous le marierons.

  1. A la petit’ Jeannette

La fille du patron.

  1. La fill’ n’est pas bien belle

Mais les oignons sont bons.


Les informations fournies par mon aimable correspondante précisent qu’il s’agit d’une ronde.

Amon l’cwèpi

La Petite Gazette du 22 mars 2000

Monsieur P.B., de Tohogne, m’a envoyé un très beau texte, très précis et très documenté, né, m’écrit-il, d’un doux moment de rêverie consécutif à la lecture de La Petite Gazette.

« A l’époque, celle des années de guerre et les suivantes immédiates, j’étais âgé d’une dizaine d’années ; mes parents et moi-même habitions un appartement au troisième étage près de la place du Martyr, à Verviers. Mon père travaillait dans une des dernières usines wallonnes de fabrication de chaussures. C’était donc un « cwèpi ».

Dans notre mansarde, il avait installé un petit atelier de cordonnerie. Le petit garçon que j’étais n’avait que peu de sujets d’amusement, mis à part la radio, la lecture et les montages et démontages de son méccano. Je rejoignais donc souvent mon père dans sa mansarde pour le regarder travailler et, parfois, travailler à quelques menus travaux.

Je pense que me souvenirs raviveront ceux d’autres lecteurs ayant fréquenté un cordonnier et instruiront d’autres sur les facettes de ce métier ô combien intéressant durant ces années de disette. Lorsqu’on entrait dans cet endroit, la première impression qui venait à l’esprit était celle de se trouver sur le lieu de travail d’un nain. En effet, tout était quasi à ras de terre et conçu pour travailler assis. Dans ce local, aucun engin électrique si ce n’est une ampoule qui pendait du plafond et diffusait sa lumière crue dans les moindres recoins.

Dans ce décor, mon père. Pour lui, comme pour ses collègues que j’ai rencontrés, la tenue de travail se résumait à peu de chose : une chemise à  carreaux, un pantalon de grosse toile, éventuellement le vieux pull et, pour tous, le tablier de cuir en forme de jupe. Certains avaient un tablier semblable à celui des forgerons avec une bavette, mais naturellement en cuir beaucoup plus mince puisque non soumis aux mêmes contraintes. »

Pendant quelques semaines, grâce aux souvenirs précis de ce lecteur de Tohogne, nous retrouverons donc les gestes du « cwèpi », ses outils et son art. Comme mon correspondant le souhaite, et, croyez-moi bien, il n’est pas le seul, si vous possédez dans vos collections la photographie d’un ancien atelier de cordonnerie, n’hésitez surtout pas à nous la transmettre afin que nous puissions la publier pour illustrer ces lignes. En effet, Monsieur M.B. à qui je réclamais semblable document m’a répondu : « Je ne possède aucune photo de cette époque, car il n’y a aucune honte à vous avouer que mes parents étaient de condition très modeste et ne possédaient pas d’appareil photographique. Les seules photos que nous possédions à cette époque étaient celles prises par des photographes de rues qui figeaient sur pellicule les passants qui déambulaient par beau temps. Ils recevaient alors un petit ticket leur permettant d’aller voir les clichés dans un local donné et où il était alors possible d’en faire l’acquisition moyennant finances. »

 

La Petite Gazette du 29 mars 2000

AMON L’CWEPI

Comme promis, je propose de vous plonger dans l’ambiance toute particulière de l’atelier de cordonnerie du papa de Monsieur P.B., de Tohogne.

« Résumons donc : une chaise, une table, un pied de fer et une étagère.

La table basse, probablement une vieille table de cuisine dont les pieds avaient été sciés pour se trouver à bonne hauteur du travail assis. Elle était encombrée et surchargée, dans un joyeux désordre, de boîtes à conserve remplie de pointes ou semences de 8, 10, 12, 15, … qui servaient à la fixation des semelles, des talons et encore des fers que mon père plaçait à la pointe ou au talon des chaussures pour les renforcer et prolonger ainsi leur existence.

Sur cette table également, une multitude de tranchets ainsi que la pierre à eau pour les affûter et en reconstituer le fil tranchant. Ces instruments, faits d’une simple lame d’acier, coupaient comme des rasoirs et il m’était interdit de les manipuler. Sur certains, mon père avait enroulé de la ficelle ce qui leur faisait une sorte de poignée utile lorsque leur usage demandait de les utiliser avec force.

Se trouvaient aussi sur la table des boules de poix, ainsi qu’un pot de colle durcie avec un pinceau dont le manche pointait vers le ciel, comme un doigt vengeur fâché d’avoir été abandonné ! Il suffisait toutefois de réchauffer le pot au bain-marie pour que colle et pinceau retrouvent toute leur souplesse. Et encore, des morceaux de cuir, de caoutchouc, des tenailles, des pinces, des marteaux tout cela formant un véritable attirail sur cette petite table.

La chaise était également trafiquée et j’ai pu en voir de semblables chez d’autres cordonniers qui, tous, appelaient ce siège un « ham ». Il s’agissait donc d’une vieille chaise dont le dossier avait été scié ainsi que les pieds pour en diminuer la hauteur. Le fond avait également disparu et était remplacé par un entrelacs de lanières en cuir clouées sur tout le pourtour du cadre. Cette fabrication maison avait certainement l’avantage d’offrir plus de confort à ces hommes assis durant huit ou neuf heures d’affilée. A nouveau, les pieds avaient été sciés et, avec le recul et ma compréhension d’adulte, j’en suis venu à la conclusion que tout cela était dû à la taille du pied de fer qui était d’environ septante centimètres de haut. »

Même si la description réalisée par Monsieur P.B. a la précision d’un cliché, permettez-moi d’insister auprès de vous pour tenter d’obtenir une photographie d’un ancien atelier de cordonnerie ; je suis intimement persuadé que cela ferait un plaisir immense à mon correspondant. Si vous possédez ce document, confiez-le-moi sans crainte. D’avance, un grand merci.

La Petite Gazette du 5 avril 2000

AMON L’CWEPI

Comme les deux dernières semaines, j’ai l’immense plaisir de vous convier à pénétrer dans l’atelier de cordonnerie du papa de Monsieur P.B., de Tohogne, et de, pour quelque temps, vous permettre de vous imprégner de l’ambiance feutrée qui y régnait et des odeurs de cuir et de colle qui y flottaient. Retrouvons-nous autour du pied de fer.

« Ce lourd engin de fonte comportait à sa base une grande et épaisse flasque d’où partait à la verticale un montant massif qui se terminait par un bloc parfaitement rond servant, lui, à la fixation, par collage ou clouage, des talons de toutes les mesures.

A gauche et à droite du montant vertical, partaient des bras qui formaient deux jolies arabesques ressemblant assez bien aux bras des danseuses asiatiques dans leur danse lascive et dont les mains auraient été remplacées par des blocs massifs ayant la forme d’une semelle de chaussure : d’un côté pour chaussure « homme » et de l’autre pour chaussure « dame ». Ayant la même utilité que le montant vertical dans la fixation des semelles de cuir ou caoutchouc par collage ou clouage. Donc, j’en conclus que ce pied de fer, étant soumis à des efforts certains et à des martelages énergiques, ne pouvait pas dépasser une certaine taille sous peine de basculer. Ainsi, tout le mobilier alentour était fait pour correspondre à cette taille et li cwèpi devait travailler, assis, avec tout à portée de main.

L’étagère, elle, était couverte d’anciennes boîtes à chaussures pleines de morceaux de peau, de cuir, de caoutchouc et d’autres matériaux nécessaires à cette activité.

Il serait fastidieux de reprendre tous les faits et gestes du cordonnier, mais il est utile de dire, qu’à cette époque, il façonnait les chaussures de A à Z ; depuis la prise des mesures jusqu’à la livraison dans un morceau de papier brun.

Le rendez-vous était pris avec le client, celui-ci enlevait la chaussure de son pied le plus fort et, en chaussettes, posait son pied bien à plat sur un papier épais. Mon père en dessinait le pourtour au crayon tout en veillant à observer toute difformité quelconque pour l’inclure plus tard dans son travail. A partir de ce patron, la fabrication démarrait par la découpe  des tiges, des empeignes, des lisses, des talons et autres composants dont j’ai oublié le nom. »

La semaine prochaine, nous retrouverons notre cordonnier assemblant toutes les parties de la chaussure neuve.

 

La Petite Gazette du 12 avril 2000

AMON L’CWEPI

Monsieur P.B., de Tohogne, nous a invités dans l’atelier de cordonnerie de son papa et, la semaine passée, nous avons assisté à la prise des mesures et à la découpe des pièces de cuir nécessaires à la fabrication d’une nouvelle paire de chaussures. Aujourd’hui, nous le suivrons dans son assemblage :

« Une des particularités était que tout était cousu à la main et que la couture des semelles m’apparaissait comme singulièrement intéressante. Avant tout, mon père préparait des fils, longs de plus ou moins 1,50 mètre, qui, pour résister aux intempéries et marches dans la pluie, étaient longuement enrobés de poix. Je ne puis dire d’où elle provenait mais je sais, par mes lectures, qu’elle était souvent utilisée dans la marine pour assurer l’étanchéité des navires construits en bois.

Tenant une boule de poix dans la main gauche protégée par un morceau de cuir, de la main droite, il pressait, sur la boule, le fil à coudre (genre ficelle mince en coton) au moyen du pouce et tirait ainsi à maintes reprises jusqu’à ce que le fil soit bien imprégné. C’était une opération de force qui se terminait par le placement de l’aiguille. Cette dernière n’avait rien de métallique, mais était constituée par certains poils de sanglier ou de porc que l’on nomme soie. Au bout de son fil à coudre, il séparait les brins de coton, y introduisait la soie, puis refermait les brins pour former une épissure qu’il enduisait également de poix. Le fil prêt était lisse comme du nylon et d’une résistance incroyable.

La couture pouvait dès lors commencer et se pratiquait à deux fils. Au moyen d’une alène, il faisait des trous dans les différentes épaisseurs de cuir, tige, empeigne, lisse et semelle. Dans ces trous, il passait les soies de porc ou de sanglier, puis, de chaque main, tirait les fils pour former des nœuds de couture d’une grande solidité. Il va sans dire que chaque main voyait sa paume protégée par des morceaux de cuir, car tout glissement intempestif du fil lui aurait provoqué de graves coupures tant la traction sur le fil était forte pour serrer les nœuds.

J’ai pu observer tous ces travaux durant des années et, parfois, je pouvais participer lorsque les chaussures étaient presque terminées. Mon travail consistait alors à enduire les lisses et les bords de semelles avec de la cire noire ou brune, selon la teinte de la peausserie. Au moyen d’une bougie, je chauffais donc un bloc de cire pour le ramollir et je le passais sur le cuir pour lui donner la teinte souhaitée. La cire se déposait assez grossièrement vu son refroidissement rapide au contact du cuir. A ce moment, il y avait des fers à lisser de différents profils et qui servaient à lisser et à faire briller la cire. Je chauffais ce fer au moyen de la bougie et passais plusieurs fois sur le cuir pour égaliser et faire briller les bords de semelles.

J’ai pu ainsi, lors de ma jeunesse, assister à cette fabrication artisanale et il y aurait encore beaucoup à relater sur ce métier de cordonnier. Vous serez peut-être étonnés, mais il me plaît de souligner qu’une paire de chaussures, ainsi faites main, avait une durée de vie d’une dizaine d’années ! Cela laisse rêveur à notre époque… »

Encore une fois, je tiens à remercier chaleureusement mon correspondant pour la qualité de son évocation qui, vous me l’avez dit et écrit, vous a réellement permis d’entrer et de visiter ce vieil atelier de cordonnerie. Vous avez été sensibles à ce récit et vous l’avez aimé.

La Petite Gazette du 19 avril 2000

AMON L’CWEPI

Comme promis, voici une autre évocation du métier de cordonnier rédigée cette fois par Monsieur René Carlier, de Neuville-en-Condroz.

« Mon oncle, Auguste Humps, frère aîné de ma mère, exerçait le métier de cwèpi à Ivoz-Ramet, route de France. Je vous envoie une photo le montrant au travail, cela se passe entre 1935 et 1940 (pas après car Léopold Counard, debout sur le cliché, a été tué au début de la guerre 40). Les autres personnes sont, de gauche à droite : Edmond Carlier, mon père ; à côté de lui, Marcel Counard, frère de Léopold, Henri Himisdael (tous des voisins) et, enfin, à droite, mon oncle Auguste. Ils sont installés dans la cour de la maison de mes grands-parents maternels M. et Mme René Humps-Firket qui, alors, tenaient un café.

coordonnier

Sur cette photo, vous voyez la table de travail très basse ; le pied de cordonnier ainsi qu’un de ses marteaux. Je les possède toujours de même que le petit bol à colle. Cette colle (qu’on appelle empois, je pense) était préparée par ma grand-mère, avec de la farine et de l’amidon. La chaise de mon oncle était basse aussi, elle n’avait pas de dossier et le fond était en cuir. Sa tenue de travail se caractérisait surtout par son grand tablier de toile bleue. Du plafond, dans son atelier, pendait une ampoule électrique qu’il montait ou descendait selon la lumière désirée.

Mon grand-père paternel, Alfred Carlier, était, lui aussi, cordonnier et brasseur. Il exerçait son métier à Clavier-Station.  Mon père savait également réparer, à l’occasion, certaines chaussures, car il donnait parfois un coup de main à son père.

Lorsque j’étais enfant, vers 11 ou 12 ans, j’en ai 60 aujourd’hui, je donnais souvent un coup de main à mon oncle, pendant les vacances : j’arrachais les semelles et les talons et, dans les trous, je clouais des petits bouts de bois d’environ 1 cm. De long et de 2 à 3 mm. d’épaisseur.  Mon oncle mettait, entre ses genoux, un gros pavé de rue pour battre le cuir qui avait trempé toute une nuit dans un petit bassin d’eau, pour être plus souple à l’emploi, comme il disait. Il possédait aussi une machine à coudre à pédale et une riveuse à main. Il a exercé son métier pendant 50 ans et était connu dans bien des villages du Condroz : Neuville, Rotheux, Saint-Séverin, Nandrin, Villers-le-Temple…Son travail était toujours apprécié de tous car c’était vraiment un artiste de la chaussure. »

J’imagine que cette belle évocation aura plu à nombre d’entre vous. En votre nom, j’en remercie vivement son auteur.

 

La Petite Gazette du 3 mai 2000

AMON L’CWEPI

Jamais je n’aurais imaginé que l’évocation du métier de cordonnier éveille tant de souvenirs chez mes lecteurs ; je suis ravi que cela soit le cas.

Ainsi Madame Odile Delmelle, d’Aywaille, se souvient du « cwèpi » qui travaillait dans le fond du village à Modave. Il y avait plusieurs filles dans cette famille, toutes étaient amies avec maman. Je me souviens des noms de leurs époux mais n’en trouve plus aucun dans le guide du téléphone. Je n’ai malheureusement aucune photographie, on n’avait pas de Kodak à l’époque, c’était vraiment du luxe ! Je revois en pensée cette maison où l’atelier nous attirait surtout par l’odeur du cuir et la gentillesse du couple. Raphaël  était très calme et très minutieux dans son travail. Tous les outils décrits me sont aussi revenus en mémoire ; je vois encore le « ham », le siège qu’occupait le cordonnier et le pied de fer avec ses deux plaques de dimensions différentes. Il y avait toujours des amateurs pour acheter ces lourds pieds ; quand le cordonnier décédait, on les vendait toujours un bon prix et la somme ainsi obtenue aidait bien les familles, souvent nombreuses à ce temps-là. Je me rappelle surtout combien les chaussures avaient l’air neuves après leur minutieuse réparation. »

Une lectrice de Marche-en-Famenne m’a, elle aussi, envoyé une lettre toute faite d’émotion :

« Mon père, qui aurait eu cent ans cette année, était également cordonnier. J’ai été ravie de lire toutes ces descriptions d’outils que j’ai bien connus, les clous, les pieds de fer, les odeurs du cuir, le caoutchouc, le fouillis de la fameuse petite table qui était impossible à ranger… Mon père aussi faisait les nouvelles chaussures à la main, de la même façon que celle évoquée par Monsieur P.B. de Tohogne. Il dessinait le pied du client sur du papier gris épais et, ensuite, sur une forme de bois, il montait, étape par étape, la bottine. Il employait des empeignes et des cuirs différents pour les intérieurs et extérieurs. Il travaillait beaucoup pour les fermiers moyennant des denrées alimentaires, des pommes de terre par exemple. Cela compensait le ravitaillement insuffisant pendant les années de guerre.

Il y a encore un objet important qui n’a pas été cité, c’était une grosse pierre d’eau sur laquelle on battait le cuir trempé, pour le rendre plus résistant, un quart d’heure sur chaque semelle et c’était costaud !

J’ai 70 ans aujourd’hui et j’aime me rappeler tout cela… Il m’arrivait de faire une belle finition, lisser les bordures de semelles et la dernière touche de teinture ; cela aidait papa.

J’adore lire votre Petite Gazette. »

Grâce à votre témoignage, chère Madame, j’imagine que bien d’autres personnes adoreront lire cette rubrique.

 

 La Petite Gazette du 21 juin 2000

AMON L’CWEPI

Cette rubrique a, elle aussi, fait couler beaucoup d’encre et pourtant… Il est manifeste que cette profession, avec laquelle tant de personnes avaient jadis des contacts fréquents, a laissé beaucoup de souvenirs dans les mémoires. Partons sans tarder à la découverte de ceux de Madame Dessart, de Modave :

« Je vois encore ce cordonnier de Tohogne et je perçois encore la bonne odeur de cuir qui flottait dans son atelier. J’avais 14 ou 15 ans, c’était la guerre et il y avait une pénurie de souliers !

J’avais appris qu’un cordonnier de Tohogne vendait encore des souliers ; je m’y rends, péniblement, depuis Atrin, à vélo avec des pneus pleins qui me donnaient une secousse à chaque tour de roue, quand je roulais sur l’attache métallique.

Hélas, c’étaient des bottines qui faisaient mon affaire, cela faisait fureur pour les filles, mais maman n’était pas de mon avis. Vu le prix, elle réfléchit quinze jours. Attention, je ne dis pas que le prix pratiqué relevait de l’usure, mais, papa, en pleine guerre, travaillait dans une ferme pour un  très petit salaire. Comme il était nourri et que nous recevions un kilo de beurre par semaine, au prix de 30 francs (il se vendait alors entre 400 et 450 francs au marché noir !). Pour ces fameuses bottines, cela représentait le salaire de quinze jours du travail de papa !

L’hiver arrivait, maman me donna de quoi acheter les souliers. A la troisième sortie, je fus trempée comme une soupe. C’était mon unique paire de chaussures, cela réclamait donc un séchage rapide près du feu…Mal n’en avait pris, les semelles en crêpe présentaient une éventration bonne à passer sur le billard. Un retour à Tohogne s’imposait. J’y reçus un sermon du vendeur qui me signala la nécessité de procéder à la pose d’une semelle en cuir. C’était aussi la mode des bottines cloutées et des fers aux pointes et aux talons ; par esprit d’économie, je fais faire cela. Deuxième sermon, ma mère, furieuse, me dit :  « Ou tu vas faire fuir tous les garçons ou tu vas les attirer tous ! On t’entend venir comme un gros boche ! »

Troisième voyage vers Tohogne, pour faire enlever tout cela. Finalement ces chaussures ont reçu une semelle en caoutchouc. Je ne sais plus combien ma bêtise a coûté à mes parents… et moi qui croyais leur faire faire une économie !

Vraiment j’espère que mes enfants et petits-enfants ne connaîtront jamais les privations que nous avons connues !

Je tiens encore à préciser que, jamais, je n’ai pensé qu’il y avait eu exagération  du prix au moment de la vente, mais je veux rappeler qu’à cette époque tout était vraiment hors de prix. »

Merci à ma correspondante pour son témoignage.

 

La Petite Gazette du 13 septembre 2000

RETOUR AMON L’CWEPI

Grâce à un envoi de Monsieur Franz G. Carlier, d’Andoumont, j’ai le plaisir d’apporter un petit prolongement à cette rubrique.

« Il se trouve que, pendant la guerre, m’écrit mon correspondant, j’ai eu l’occasion de faire des ressemelages avec un vieux cordonnier. Comme de règle avant l’ère des collages, nous employions des semences pour fixer les semelles (clous minces de section carrée qui se replient sur le pied de cordonnier et solidarisent ainsi semelle, empoigne et « première » (c’est-à-dire semelle de cuir intérieure). Mais le vieux cordonnier m’a montré une autre méthode : les chevilles étaient remplacées par de petites chevilles de bois, de section carrée. Il les chauffait et les séchait sur le poêle, dans un couvercle de métal ; perçait un avant-trou dans la semelle et enfonçait une double rangée de chevilles tout autour de la semelle. En reprenant de l’humidité, les chevilles gonflaient et fixaient la semelle. Avantage sur les semences ? Les semences rouillent et abîment finalement le cuir, tandis que les chevilles ne rouillent pas !

C’est d’ailleurs ainsi qu’étaient montées les demi-bottes de l’armée allemande. A la fin de la guerre, j’ai eu la chance d’en « récupérer » une paire dans un collège que les Allemands venaient de quitter. Elle l’a servi durant plusieurs années. »

Merci de nous avoir apporté ces quelques précisions qui, au-delà de l’anecdote, nous familiarisent avec un vocabulaire et une technique certainement en voie de complète disparition.

 

LE CONDUCTEUR DE DILIGENCE !

La Petite Gazette du 11 juillet 2012

Monsieur Fernand Maurer, de Hamois, m’a confié un ensemble de documents présentant un pan entier de l’histoire des transports dans nos régions puisque ces pièces nous conduisent au milieu du XIXe siècle quand son ancêtre obtient, le 9 août 1856, un avis favorable de la députation permanente quant à la demande qu’il a introduite avec le Sieur Orban en vue d’obtenir la concession d’un service de messageries entre Dinant et Ciney. Il est d’ailleurs intéressant de faire remarquer que la même députation permanente avait, le 20 juin précédent, refusé aux mêmes Sieurs Orban et Maurer l’autorisation d’établir ce même service de messageries.

Un avis, publié dans une feuille locale, dont je n’ai malheureusement pas les références, mais qui daterait du 9 juin 1861, donne quelques informations sur le service offert :

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Martin MAURER, propriétaire du char-à-bancs de Ciney à Dinant, a l’honneur d’informer le public, qu’il part tous les jours le matin de Ciney pour Dinant, après l’arrivée du convoi de chemin de fer du Luxembourg venant de Jemelle ; et de Dinant pour Ciney, de l’hôtel des Ardennes, à 3 heures de relevée pour correspondre, à Ciney, avec le convoi venant de Luxembourg pour Bruxelles et avec celui de Bruxelles pour Luxembourg.

Mon correspondant m’apprend que son ancêtre « Martin Maurer, né le 11 juin 1818 à Bettingen, en Prusse, décédera à Ciney le 3 mai 1868. C’est à la suite du décès de son père qu’il émigrera vers nos régions où il devient conducteur de la diligence Ciney – Dinant. A sa mort, son épouse poursuivra l’entreprise de 1868 à 1877. Des documents fournis par M. Fernand Maurer, je conclus que la diligence, elle, poursuivra sa route. En effet, c’est ce véhicule que le Musée de la Vie Wallonne a acquis en 1925, date à laquelle elle cessa de circuler entre les deux villes. Elle venait de subir la concurrence d’une ligne d’autobus qui venait de se créer, la lutte était inégale et le progrès l’emporta sur la tradition. Son dernier propriétaire, venant d’acheter lui-même un omnibus automobile, a vendu les deux diligences dont il s’était servi jusqu’alors. La voici telle qu’elle a été présentée dans le n°8 des Enquêtes du Musée de la Vie Wallonne daté d’octobre 1925. Elle devrait, à terme, être exposée au Musée des Transports en commun du Pays de Liège ; c’est du moins ce qui était officiellement annoncé à mon correspondant en avril 2009 !

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  La Petite Gazette du 1er août 2012

MON AIEUL ÉTAIT CONDUCTEUR DE DILIGENCE !

Monsieur Fernand Maurer, de Hamois, nous a permis d’évoquer la mémoire de son aïeul et, surtout, le métier qu’il exerçait entre Ciney et Dinant : conducteur de diligence. Cette semaine, toujours grâce à l’importante documentation mise à ma disposition par M. Maurer, nous évoquerons le passé de ce mode de transport dans nos contrées.

Ainsi dans une brochure faisant partie de la série « Documents » publiée à l’occasion du millénaire de la Principauté de Liège et les 150 ans de la Belgique, j’extrais la pièce suivante datée du 13 mars 1687 et conservée aux Archives de l’Etat à Liège (Archives du Conseil Privé, Registre aux dépêches, 1683 – 1687, t. XXXIV, f° 347)

Ajoutes et modifications à l’octroi du 28 février 1687 autorisant l’établissement d’un service régulier de voitures entre Dinant et Liège

13 mars 1687

   S.A.S. estant requise de la part de Michel et Mathy de St-Hubert de régler quelques points nécessaires pour faciliter le charoy vers Dinant, en excécution de l’octroy leur accordé par ses lettres patentes du 28 février dernier, et considérant qu’avant tout il convient de pourvoir à ce que les chemins soient mis en état de s’en pouvoir commodement servir, Saditte Altesse, ne veulant rien obmettre de ce qui peut dépendre d’Elle pour rendre la chose autant plus praticable et avantageuse au commerce et au public, ordonne sérieusement par ceste à son magistrat de Dinant de rendre bons, incessamment, les chemins qui sont de son resort, signanment au lieu de Foidvaux, et de les y entretenir.

   Que tous et chacun villages de la route qui seront indiqués à son haut officier, devront de mesme, sans aucun délai ny remise, à la première semonce de sondit officier, réparer et entretenir pareillement les chemins de laditte route pour autant qu’elle s’estendra par leur districht et sera païs de Liège, sans toucher aux terres estrangères, conformément à ce qui a esté autres fois suivi par charoy et voiturier.

   Et afin que les chartiers et voituriers de laditte route soient spécialement distingués, S.A. permet à chacque homme qui y sera employé de porter les ouleurs de ses chartiers ordinaires, voire parmy serment de ne s’en servir à aucun autre usage et de ne les prester à autruy ; voire mesme il leur sera permis de porter des armes à feu découvertes et chargées à balles contre les voleurs.

   Et comme S.A. a commandé ausdits de St-Hubert de partir chaque lundy d’une ville à l’autre, et qu’il luy a esté remonstré qu’il y avait plus d’avantage et de bénéfice pour le commerce de rendre la voiture plus fréquente, Elle a bien voulu, à leur réquisition, leur accorder le permission de pouvoir faire aller successivement les charrettes les lundis et jeudis d’une ville à l’autre, à sçavoir le lundy de Dinant, le jeudy de Liège, le lundy de Liège et le jeudy de dinant, ordonnant pour ce à tous ceux qu’il touchera de s’y conformer et de s’acquitter respectivement des devoirs de leurs charges, à l’exécution tant des présentes que des lettres d’octroy susdittes.

   Donné au Conseil de S.A., le 13 de mars 1687

 

N.D.L.R. En 1687, le prince-Evêque de la Principauté de Liège est Maximilien-Henri de Bavière. En outre, ce prélat, détesté des Liégeois, était également archevêque-électeur de Cologne et  évêque de Hildesheim ; en 1683, il fut, en plus, nommé évêque de Munster.

Le département de Sambre et Meuse a été créé le 1er octobre 1795,  il sera dissous en 1814 ;  mais avant même sa constitution officielle, des décisions administratives se devaient d’être prises. Ainsi, le 23 janvier 1793, l’administration provisoire requérait le citoyen Bosque pour que soit établi un service de poste aux lettres entre Dinant et Givet et entre Dinant et Ciney.

Dès 1856, le nom de Martin Maurer, l’aïeul de mon correspondant, apparaît régulièrement dans les délibérations de la députation permanente pour modifier le service de messagerie qu’il exploite entre Ciney et Dinant ou quand il sollicite une réduction de la taxe due aux barrières de Sorinnes et de Dinant. La dernière fois où ce patronyme apparaît dans ces délibérations officielles c’est le 12 octobre 1877, quand sa veuve abandonne l’exploitation de son défunt époux. Elle sera transférée au sieur Potier.

La fin du XIXe siècle coïncide avec l’apparition d’un nouveau mode de transport ainsi que l’indique la députation permanente en date du 11 août 1899 quand elle décide « sous conditions et sous réserve d’approbation Royale, d’autoriser la Société anonyme régionale de transports par automobiles, à Namur, à établir un service d’automobiles à vapeur pour le transport de voyageurs en commun et de marchandises, entre Profondville et Dinant, avec service de dinant à Namur et retour, pour prendre les dépêches postales à 10 heures du soir. » L’heure du déclin des malles-postes et des chars-à-bancs avait sonné.

 

La Petite Gazette du 15 août 2012

MON AIEUL ÉTAIT CONDUCTEUR DE DILIGENCE !

Grâce aux informations et documents fournis par Monsieur Fernand Maurer, de Hamois, nous avons eu la chance d’évoquer la réalité de ce métier d’autrefois. Voici, pour conclure sur le sujet ce que disait sur ce même thème et à propos de cette diligence montrée il y a peu le journal local « Les Nouvelles du Condroz » du dimanche 9 novembre 1930 sous la plume d’un certain Pol Judon:

« La dernière diligence en service en Wallonie.

 La semaine dernière, deux forts chevaux ont amené vers Liège la vieille diligence qui a fait le service Ciney-Dinant jusqu’en 1925. On se rappelle que son propriétaire, M. Joseph Lamor, avait espéré lutter, malgré tout, contre la concurrence d’une ligne d’autobus, créée en 1924.

Après quelques mois, il avait fallu se rendre à l’évidence: en notre siècle d’essence et de vapeur, la « diligence » et ses deux mules n’étaient plus de leur temps. Elles subirent le sort impitoyable réservé aux vieilles choses d’ici-bas et, du jour au lendemain, elles furent, c’est le cas de le dire, supprimées de la circulation.

C’est un reste du bon vieux temps qui disparut définitivement.

Le char à banc du père Lamor et de Jules, des Dernelle, des Barzin, des Maurair était bien beau, cependant! On le revoit, ni vert, ni gris, ni jaune, mais de cette couleur indéfinissable de la route qu’il parcourait.

Haut sur roues, coiffé d’un immense bonnet-abri des marchandises, anguleux, ceinturé d’une bande claire où se lisaient les noms de ses destinations, il avait bel air quand même!

Là-bas, vers Achêne, vers Sorinnes, la vieille voiture supportait tout: la bise qui fouette, la neige fine et les rafales sifflantes de la pluie.

Jules Lamor, qui a assuré pendant trente-cinq ans le service de la diligence Ciney-Dinant en a connu de riantes et tristes aventures, des incidents et des accrocs au cours de tous ses déplacements.

Le dernier char-à-bancs de Wallonie vient d’être acquis par le Musée de la Vie Wallonne à Liège. C’est là la reconnaissance pour bons et loyaux services. Il méritait d’être conservé, car il marque une date dans l’histoire des transports dans notre pays. »

Jules Lamor dut se reconvertir en troquant son habit de cocher contre une salopette de conducteur de camions, au service de « l’Economie Populaire », entreprise cinacienne plus connue sous le vocable de « l’Epécé ».

Pour ce qui concerne la malle-poste qui assurait le service entre Ciney et Dinant, un extrait du calendrier de 1981 édité par l’ASBL Pro-Post et la Régie des Postes nous procure quelques informations:

« C’est Monsieur Léon Sommelette, né à Achêne en 1850, qui fut le dernier conducteur à assurer, au début de ce siècle (il s’agit du XXe siècle), le dur service du transport du courrier postal entre Ciney et Dinant. Il s’agissait, en effet, d’un service assez pénible.

La poste quittait la poste de Ciney à 7 heures du soir et arrivait à Dinant à 9 heures.

Après avoir remis les dépêches à la poste, le conducteur restait à Dinant jusqu’à 2 heures du matin.

Un service postal spécial préparait le courrier à destination de Ciney.

La malle-poste Ciney-Dinant n’était pas très confortable, il y avait place pour huit voyageurs dont deux s’installaient à côté du conducteur.

Une boîte aux lettres était accrochée à l’arrière et un coffre blindé, fermé à clef, était destiné  contenir les dépêches. Fermé au bureau de départ, ce coffre était ouvert au bureau d’arrivée par les préposés de la poste.

En 1932, à l’occasion d’une interview, Monsieur Léon Somelette, alors âgé de 82 ans, confiait au journaliste qui désirait savoir s’il n’avait jamais eu peur de circuler seul ainsi la nuit:

« J’avais un chien-griffon ‘Serdjant’ qui était admirablement dressé. Il faisait le voyage sous la voiture marchant derrière le cheval et chaque fois que nous croisions un passant il baissait la tête, laissait passer la voiture et suivait alors en surveillant le convoi. Si quelque riverain avait une lettre à mettre à la boîte, il devait me faire signe d’arrêter et j’appelais ‘Serdjant’ pour permettre à la personne d’approcher de la boîte aux lettres ». »

La confusion est aisée, à notre époque, entre ces deux modes de locomotion. La malle-poste, ainsi que le cabriolet appelé « chaise de poste », étaient spécialement destinés au service de la poste, quoique prenant en plus quelques voyageurs. La voiture publique ou diligence, par contre, était destinée au transport de personnes et de marchandises. Occasionnellement, elle prenait également des dépêches et correspondances.

 

A la garde des vaches…

La Petite Gazette du 1er avril 2009

LE PATURAGE SANS PATURE

Monsieur Jacques Motte, de Grand-Bru, nous présente ce témoignage d’un temps révolu :

« Ma grand-mère, Joséphine Baclin dite Fifine, épouse de Jonas Burton, faisait paître ses vaches sur le bas côté du chemin à 150 mètres de chez elle à Grand-Bru, en core en 1939. Elle s’installait, bien à l’aise, sur son tabouret pliant posé à même la chaussée. Elle tricotait sans crainte de voir débouler un véhicule lancé à 80 km/h. C’était il y a 70 ans, mais cette pratique, qui s’est poursuivie jusque vers 1950, permettait de compléter gratuitement la nourriture du bétail pendant l’été.

Amis lecteurs, combien se souviennent encore d’avoir vu dames, demoiselles et enfants garder les vaches le long des routes?

Personnellement, je me souviens, après la guerre, avoir aussi gardé les vaches dans des prés non clôturés.

 

La Petite Gazette du 22 avril 2009

Mon ami Robert Leruth, d’Aywaille, m’a raconté que, lorsqu’il était enfant, il faisait paître des chèvres le long du talus non loin de la laiterie d’Aywaille.

Monsieur Francis Roufosse raconte à son tour :

« En ce qui concerne le pâturage sans pâture, il est vrai qu’autrefois les adultes et même fort souvent les enfants étaient chargés, chaque jour, d’aller faire paître leur vache ou autres bestiaux dans l’herbe (à l’époque fraîche car non mazoutée par les gaz d’échappement) le long des chemins.

Quelquefois assez loin de chez eux, même à la lisière de sombres forêts – parfois jusqu’à la tombée du jour- et en toute sécurité sans pour autant craindre l’apparition de pédophiles ou autre loup à visage humain (ce n’est pas sympa sympa pour les loups ce que je dis là !).

A Marche-en-Famenne, le calme de la petite vallée bucolique du « Fond des Vaulx », au sud de la ville, la désignait tout particulièrement non seulement pour les promenades dominicales en famille ou encore pour les nombreux petits jardins que les citadins cultivaient amoureusement « extra muros », mais également pour le bref pâturage d’animaux venus y prendre un petit supplément gratuit de verdure. »

Marche Fond des Vaulx

 

La Petite Gazette du 19 mai 2009

Madame Yolande Bertrand, de Rotheux, nous confie également quelques souvenirs :

« La grand-maman de mon mari, Madame Lambertine Looze, possédait deux vaches et son époux travaillait à Seraing. Ils habitaient une belle petite maison à Bellaire où il n’y avait qu’un petit potager. La grand-mère partait en conduisant ses bêtes pâturer non loin de là, à la lisière du bois où de l’herbe fraîche et bien verte croissait dans les « Claires », nom donné à ces endroits.

Ce bois a été défriché pour construire des habitations et puis la route du Condroz. Il reste comme souvenir de cette manne gratuite le nom d’une rue de Rotheux : la rue des Grandes Claires.

Parfois, grand-maman Bertrand rapportait, sur sa brouette, des fagots et du bois pour se chauffer. Son fils acheta une petite propriété à côté de la maison familiale et donna les terres à ses parents. Ils purent construire des étables et un hangar car le cheptel devenait plus important. »

 

La Petite Gazette du 10 novembre 2009

Madame M. Delfosse, de Verleumont, nous confie ce témoignage qu’elle tient de sa maman et qui concerne le pâturage des vaches le long des chemins. Précisons que sa maman était née à fraiture Bihain en octobre 1902.

« Maman était partie avec une autre petite fille du même âge pour, selon la formule consacrée, « garder les vaches ». elles étaient aidées dans cette tâche par des chiens de vaches.

Accomplissant la mission avec sérieux, quelle ne fut pas leur stupeur de voir arriver les premiers Prussiens de la guerre 1914-1918. Elle me les décrivait très imposants, sur leurs chevaux, avec leur long manteau et leur casque à pointe, une lance à la main !

Prises de panique, elles sont rentrées à la ferme avec le bétail et ce fut la dernière fois que les parents les ont envoyées aux champs… »

 

La Petite Gazette du 11 juin 2014

C’EST VRAI QU’IL N’ AVAIT PAS DE CLÔTURE AUX PRAIRIES

Madame Jeanne-Marie Naegels-Misie, d’Esneux, partage, avec nostalgie, cette « bien belle époque » ainsi qu’elle me l’écrit.

« J’habitais avec mon père, Nicolas Misie, et le propriétaire, Ivan Sucur, la dernière maison à la lisière du Bois du Sart-Tilman, rue Robiet, pendant la guerre et après. Le propriétaire, célibataire, avait une ferme et des prairies, le long de la rue de Boncelles qui va à Ougrée, la maison à côté des prairies d’Ivan Sucur était à la famille Dossogne, parents et enfants.

Le matin, Ivan Sucur, on va le nommer le fermier, mettait ses vaches et, par la même occasion, les trayait. Les gens des environs venaient chercher leur lait. Le soir, une personne de la rue Mattéoti ouvrait le fil de fer qui fermait la prairie et les vaches, qui attendaient cette ouverture en beuglant, retournaient toutes seules sur le chemin de la ferme et entraient dans l’étable. Le fermier procédait alors à la traite du soir et d’autres personnes venaient encore chercher du lait ; nous aussi…

Le matin des jours de congé, j’accompagnais le fermier ; certaines prairies n’avaient pas de fils barbelés et quelques vaches, durant la journée, s’aventuraient dans les bois. Il n’y a cependant jamais eu le moindre problème et aucune vache ne s’est jamais perdue. Chacune d’elles avait un nom et il y avait une chienne, Follette, avec un de ses jeunes, Gamin.

Une fois que le fermier venait d’avoir une truie qui avait des petits, moi, le midi, je revenais manger à la maison et je suis tout de suite allée voir ces bébés. Horreur… une fois la porte ouverte, un des petits s’est sauvé dans le bois et, jamais, on ne l’a récupéré. J’ai évidemment été grondée et punie… »

NOS VILLAGES ONT AUSSI UN IMPORTANT PASSE METALLURGIQUE

La Petite Gazette du 2 décembre 2015

Il suffit d’évoquer les noms de Ferrières, Ferot, Izier, Rouge-Minière, Xhoris… pour être convaincu que l’extraction et l’exploitation du fer ont aussi considérablement influencé l’histoire de nos villages et j’aimerais que vous puissiez en parler.

Lors d’une passionnante visite que je faisais dernièrement au Musée de la Vie rurale à Xhoris, une remarquable et très ancienne photographie qui y est exposée a retenu toute mon attention et je n’avais qu’une envie : vous la présenter.001

Les documents et objets présentés au Musée de la Vie rurale à Xhoris sont commentés, en français, en néerlandais et en wallon, à destination des visiteurs et cela rend la visite d’autant plus agréable. Quand le printemps reviendra, je vous promets que La Petite Gazette rendra une visite de ce musée à la découverte de ses richesses et avec la volonté de vous encourager à y faire une halte instructive. Nous en reparlerons donc…

Pour en revenir à cette photographie, nous avons appris qu’elle a été prise vers 1910. Elle présente un groupe d’ouvriers employés à l’extraction du minerai de fer à Xhoris. Ces ouvriers sont, de gauche à droite : H. Clajot, C. Laffineur, N. Dupont, A. Levêque, J. Pirotton, E. Tavier, A. Gabriel et ?  .

La mine se trouvait au bout de la route des Gueuses en passant par la rue des Minières. Il est utilement précisé qu’une gueuse désignait un lingot de fonte de première fusion.

Je suis certain que de pareils documents dorment encore chez vous qui avez eu des aïeuls travaillant encore dans le secteur métallurgique de nos campagnes, de même, je suis certain que, dans bien des familles, il existe encore le souvenir des anciens qui ont vécu de l’extraction ou de l’exploitation du minerai de fer. Je sais aussi qu’il y a parmi vous qui lisez ces lignes bien des amateurs d’histoire régionale qui se sont passionnés par ce sujet au départ, par exemple, d’une recherche toponymique ou de documents extraits des archives. Mon souhait est que vos témoignages, le fruit de vos recherches et vos documents familiaux puissent nous permettent de faire revivre cet aspect de notre histoire régionale. Voudrez-vous concrétiser ce souhait ? Je l’espère vivement et, déjà, vous remercie de vos contributions à venir.

La Petite Gazette du 23 décembre 2015

A PROPOS DE CEUX QUI EXPLOITAIENT LE FER A FERRIERES

Monsieur René Gabriel, de Roanne-Coo, vous le savez, est passionné par les réalités quotidiennes de l’ancien régime dans nos régions et, inlassablement, fouille les archives des cours de justice à la recherche de ces faits qui nous éclairent sur la vie au jour le jour, il y a plus de deux siècles, dans nos villages. Voici ce que l’appel lancé à propos des travailleurs du fer de nos contrées lui a fait ressortir de ses innombrables carnets de notes :

« Suite  à  votre  article  relatif  au  passé  sidérurgique  de  notre  région, je  vous  transmets  deux  mentions  qui  devraient intéresser les lecteurs de La Petite Gazette. J’ai  longuement  recherché  à  Ferrières, Cour  de  Justice, et  ces  documents  en  sont  issus. Il  s’agit, orthographe  de  l’époque, de  deux  visites  de  “corps  morts”  retrouvés  dans  des  fosses à  minière. J’ai  prolongé  ma  recherche  et  retrouvé  quantité  d’actes  où  sont  relatés  d’autres  faits  anodins, ou plus  graves, et  même  des  meurtres. Leur  nombre  étant  nettement  plus  important  que  dans  d’autres  bans, je  pense   qu’ils  sont  le  résultat  de  beuveries  et  bagarres  provoqués  par  des  ouvriers  miniers  dans  les  nombreux  estaminets  locaux ;  les  cultivateurs  et  autres  employés  dans  l’agriculture  étant  généralement  moins  enclins  à  de  tels excès.

A Lorcé et  Chevron, curieusement  des  bans  voisins, bon  nombre  de  faits  de  violence  semblables  sont  aussi  consignés. Rien  d’étonnant  qu’en  1789  les  meneurs  soient  des  lognards  ! Ils  avaient  le sang  chaud  ! Je  n’ai  pas  localisé  les  endroits  mais  la  toponymie  locale  doit  très  certainement  encore en  garder  trace

Le  28  août 1728. Visite  du  corps  mort de  Jean Joseph  Squelin.

Visite  faite  par  le chyrurgien Sr La Croix  après  qu’icelluy  eut  prêté  serment de  faire  fidel  rapport.

Le  corps  dudit  Jean Joseph  Squelin  ayant  été  tiré  hors  d’une  fosse  a  minière  sur  le  dit  lieu  de  la  Manette appartenant a Joseph le Quarte, Thomas  de  Marteau, Colas  le  Quarte et  Dieudonné  le  Quarte, a  déclaré  ledit  La Croix  n’avoir  trouvé  aucune  fracture  ny  dislocation  ny  aucune  playe  depuis  la  plante  du  pied  jusqu’à  la  teste  et  ne  voit  aucun  sujet  de  sa  morte  sinon  que  ledit Jean Joseph  a  été  submergé  dans  ladite  fosse  et  que  cela  luy  at  causé  la  morte.

Le  6  décembre 1729. Visite  d’un  corps  mort.

Visite  du  corps  mort  de  Louys  Jehot  dont  il  fut  trouvé  en  lieu dit Clocky a  l’adjunction  du  chyrurgien La Croix.

Ledit  corps  estant  exposé  dans  une  fosse  a  minière  estante  sur  la  propriété  de  Mademoiselle  Hennin  en  lieu  dit Clocki, y  at  esté  trouvé  ledit  chyrurgien  une  grande  playe  de  trois  doigts  de  longueur  du  cuir  muscului  sur  la  teste, l’os  coronal, l’os  frontal  et  autres os  fracassés  pièce  par  pièce. Les  veines  et  artères piémères  et  duremère  et  les  vaisseaux  tout  rompus et  délié de  ses  membres  par  quels  coups  la  morte  luy  est  survenue.

Il serait très intéressant que ceux qui le peuvent prennent la peine de situer précisément ces endroits où l’on a extrait le minerai de fer.

La Petite Gazette du 16 décembre 2015

LA METALLURGIE DANS NOS REGIONS

C’est avec grand plaisir que nous retrouvons la jolie plume de Monsieur Jean Bolland qui répond à l’appel qui vous a été lancé en évoquant le passé métallurgique de la vallée de l’Aisne :
« La métallurgie dans la vallée de l’Aisne a laissé son empreinte dans de nombreux lieux-dits évocateurs : Forge à l’Aplé, La Forge (Mormont), Vieux Fourneau… Des sources d’eau ferrugineuse -les pouhons- attestent également du fait que le minerai de fer est une composante de notre sous-sol.

Depuis Dochamps jusqu’à Bomal, en passant par La FosseForge à l’Aplé, Amonines, Blier, Wérichet-sous-Fisenne, Fanzel, La Forge, Roche-à-Fresne… de modestes ateliers métallurgiques étaient installés le long de l’Aisne et de certains de ses affluents. La plupart du temps, ces ateliers étaient constitués d’un bas-fourneau dans lequel le minerai de fer était fondu et d’un marteau -ou forge- où le fer obtenu était travaillé pour en façonner des objets.
Divers corps de métiers participaient, de près ou de loin, à la réussite de cette activité : bûcherons, charbonniers ou faudeurs qui produisaient le charbon de bois nécessaire à l’activité des fourneaux, forgerons, charretiers pour l’acheminement des matières premières et le transport des produits issus de cette métallurgie.

Le minerai de fer provenait de gisements de la région. Gisements à fleur de terre ou à faible profondeur : les minières exploitées notamment à Clerheid, Fisenne, Hoursinne, Wéris, Heyd, Ozo et Izier.

Cette activité métallurgique s’étendit sur les 15e, 16e et 17e siècles avec des hauts et des bas dus aux nombreuses guerres, passages de troupes étrangères et réquisitions qui en découlaient. Conséquence de ces époques troublées : cette industrie disparut pratiquement au 17e siècle. On peut ajouter le fait que ces installations, modestes faut-il le rappeler, n’avaient pas su se reconvertir face à une métallurgie liégeoise qui avait modernisé son outillage, diversifié sa production et ses débouchés ; métallurgie liégeoise qui avait également le net avantage de bénéficier de grandes facilités pour le transport des matières premières et des produits finis. Et pourtant nous n’en étions pas encore à l’époque des hauts-fourneaux qui allaient faire les beaux jours de Liège, au 19esiècle grâce à John Cockerill. Ceci est un autre histoire.
(Certains renseignements sont basés sur les recherches de Fernand Pirotte : En marge d’un millénaire, Aspects de la vie économique et de la vie sociale dans la Terre de Durbuy de 1500 à 1648, L’industrie métallurgique de la Terre de Durbuy de 1480 à 1625.) »

 La Petite Gazette du 30 décembre 2015

A PROPOS DE CE REGARD SUR LES US DES OUVRIERS DU FER A FERRIERES

Monsieur Pierre Paulis, de Ferrières, a lu attentivement les notes transmises par M. René Gabriel et vous éclaire sur la toponymie de Ferrières :

« J’ai lu, avec beaucoup d’intérêt, les notes de M. R. Gabriel, de Roanne-Coo, concernant les minières de Ferrières » m’écrit M. Paulis avant de nous livrer le fruit de ses recherches toponymiques :

« La manette. En tant que toponyme, je n’ai relevé aucune trace. A mon avis, ce substantif désigne la « qualité de la terre » qui est sale et boueuse. Ce qui expliquerait la raison de ces deux accidents que vous relatez. Ils se sont, sans doute, passés au même endroit, c’est-à-dire

È Clokî ( au Clocher) Celui-ci existe bel et bien comme toponyme. Ce grand terrain de +/- 10 ha est situé au sud de l’église. Il est surtout connu, aujourd’hui, par son chantoir dénommé « trô dè Pi » ou trou du goupil = renard. C’est une borne naturelle marquant la limite d’avec la Basse Colète contigüe.

É Clokî fut aussi, dès le 12me siècle, un douaire ( li doyâre) donné par les moines de Stavelot au curé ,dès l’instauration de notre paroisse indépendante. Elle est détachée de Xhignesse, son église-mère, avant 1130.

De cette terre boueuse, est extrait  depuis longtemps  –  on parle de l’époque belgo-romaine  –  un minerai de fer réputé pour sa qualité et son abondance. C’est de la limonite grise et schisteuse. (Exploitation jusqu’au début du 19me siècle). De l’eau d’infiltration contrecarrait le travail des mineurs. Ceux-ci se plaignaient de « passer autant de temps à puiser l’eau qu’à extraire le minerai » .Ils se plaignaient aussi du houx  envahissant les minières. L’eau était rejetée à l’aide d’une pompe (l’exhaure) dans le rîhê (ruisselet) tout proche.

La vie de ces ferrons (car ils travaillaient autant à la mine qu’au fourneau) était pénible et dangereuse. On déplore quantité d’accidents. Ce qui explique, sans doute, les traits de caractères que vous relevez et dont les traces sont encore visibles aujourd’hui. Nous étions aussi des Lognards! Le  minerai était travaillé sur place. Ensuite, il fut transporté, en fusion, par « li vôye  d’Eveu » (vôye d’êwe, voie d’eau ou mieux : la voie de l’eau) vers les makas hydrauliques de Malacord puis de Ferot. Au cours du 17e siècle, le surplus de la production minière était suffisamment important que pour être exporté vers les fourneaux de l’Amblève. Dieupart, notamment. Li vôye dès gueuses nous le rappelle.

Au Clokî encore, au mitan des ferrons, s’est, probablement, élevée, au 8me ou au 9me siècle, la première chapelle paroissiale dédiée à saint Martin (cf. Guilleaume). Par après, ont suivi les deux  églises, le cimetière, le  presbytère et le vicariat.

Cette terre a ainsi joué un rôle important  dans la formation du village, de la paroisse et de la commune de Ferrières. »

Un très grand merci pour cette très intéressante contribution.